Quadrillage

11 juillet 2018 0 Par hparadoxa

Ce texte est extrait de ma pièce Plume, fable duveteuse pour intrprète étrange.

Date à venir :

  • 29 mars 2019 : Lecture d’extrait dans l’emission Le Théâtre de la Gamelle sur Radio Canut
  • 24 avril 2019, &8h30 : Représntation de la pièce à l’Amphi Théâtre culturel du Campus Porte des Alpes à Bron, suivit d’un bord de scène (rencontre et questions)

 


 

Sonnerie stridente.

Il faut rentrer dans la classe. Espérer avoir la place sur le côté. Celle où on peut caler son dos contre le mur. Son épaule gauche contre la table. Son épaule droite contre le dossier de la chaise. Son dos contre le mur et ses pieds sur la chaise d’à côté. Chaque membre de mon corps appuyé de tout son poids contre une surface dure et stable.

Je ne sais pas rester assis. Je n’ai jamais su. Les chaises me font mal et mes jambes sont trop courtes pour que je puisse poser les pieds par terre. Mais si j’arrive à recroqueviller mon corps dans un coin, alors tout est stable. Alors tout est en contact avec les plaques de bois et de plâtre. Alors j’ai une petite idée d’où est mon corps et surtout, surtout, je n’ai pas à mettre toute ma concentration dans les muscles qui sont censés le tenir en un seul morceau.

Une fois que mon corps n’est plus une question, je peux poser le sous-main noir et rigide sur mes genoux, pour écrire au stylo Bic noir sur les petits carreaux.

Il faut évidemment espérer que la chaise d’à côté soit vide. Déjà pour poser les pieds pour poser le sous-main pour poser les feuilles pour poser le stylo. Mais aussi parce que si elle n’est pas vide alors elle sera remplie. Par quelqu’un. Quelqu’un avec une odeur. Quelqu’un qui bouge. Quelqu’un qui écrit. Quelque qui respire. Quelqu’un qui va sûrement te demander une gomme ou un feutre. Quelqu’un qui va user la gomme ou écraser la mine du feutre.

Heureusement, même si je ne saurais pas dire pourquoi, on essaye très rarement de prendre la place à côté de moi.

J’aime bien les objets. Ils sont réguliers et prévisibles. Ils ne sont pas violents et si on les choisit bien des fois même ils ne font pas de bruit. Si on les range ils restent rangés. Les gens, non seulement ils ne restent pas rangés, mais en plus ils dérangent les objets. Alors vous imaginez. Les objets ont une constance qui fait qu’ils peuvent se remplir de souvenirs et de sens sans que les actions qu’ils font de leur propre chef ne les en vide. Puisqu’ils n’agissent pas. Mes ustensiles de cuisine ils sont chargés de tous les plats que j’ai fait avec eux alors que les gens pour lesquels je cuisine, ils vont faire caca deux heures après.

Le stylo Bic noir ça fait parti des objets que j’aime. Avec les ustensiles cuisine et les robes de mariées. Mais les robes de mariées j’en ai pas parce que c’est trop cher. Ce que je préfère dans le stylo Bic c’est l’odeur. On la sent qui s’élève de la page au fur et à mesure que le fil noir se déroule dessus. Sur les petits carreaux. Les petits carreaux c’est important aussi parce que les grands carreaux ont des lignes bleues et violettes et rouges alors que les petits carreaux sont unis. C’est plus facile pour lire. Ecrire en noir aussi c’est plus facile pour lire. On imprime pas les livres en bleu si ? Alors c’est quoi cette obsession avec l’idée d’écrire en bleu sur des carreaux rouges et violets et bleus ? Et les petits carreaux on peut écrire plus gros dessus. Et faire des lettres bien rondes.

Chez moi, j’ai une boite en bois avec tous mes stylos Bic noir vides et un gros classeur jaune avec 437 pages petits carreaux avec du stylo Bic dessus. Avant j’avais une pochette jaune, mais elle a fini par déborder. Alors j’ai mis toutes les feuilles dans un classeur. Elles ne sont pas dans l’ordre parce des fois je lis des pages et je ne sais plus où je les ai prises. Mais j’aime bien. J’aime bien parce que les pages se déplacent et que ça écrit une autre histoire. J’aime bien parce que les pages se déplacent et que c’est un peu comme si le classeur était vivant. J’aime bien parce que ça veut dire que les pages ne sont pas figées à une place dépendant de leur date de création mais qu’elles sont à une place qui est la conséquence de toutes les fois où elles ont été lues et de comment j’étais ce jour-là. Il y a des dessins un peu. Mais des textes surtout. Je recopie des textes avec des lettres régulières grandes et qui font toutes la même taille en nombre de petit carreau. J’aime travailler la langue comme on travaille l’argile. Epaisse. Pas pour le sens. Pour la matière. Ecrite en grande lettre. Et pas prononcée. Mais mâchée. Avec toutes les consonnes et les voyelles qui me remplissent la bouche.

Mais j’écris un peu pour le sens aussi. Parce que pour parler il faut un interlocuteur et le sens de l’improvisation. Quand j’écris, d’abord je réfléchis, et quand je sais j’écris, et si ce n’est pas ça je barre. Et si ce que j’ai écrit n’est pas juste alors je ne le dirai pas. Quand tu parles tu ne peux pas barrer. Et il faut répondre tout de suite. Et tu ne peux pas faire de brouillon. Et il faut savoir quand c’est ton tour de parler et deviner si ton interlocuteur n’a pas envie d’être là. Quand tu envoies une lettre ou un mail ou un SMS alors la personne si elle n’a pas envie de te lire elle ne te lit pas. Et si ce n’est pas ton tour d’écrire tu ne lui coupes pas là parole et elle te lira quand elle pensera que c’est ton tour d’être lu.

Sonnerie stridente.