Judith Scott : art et institutionnalisation

Cet article est une retranscription de ce thread :

Judith Scott est une artiste américaine trisomique née en 1943. Enfant, elle attrape la scarlatine dont les séquelles la rendent sourde, sans que personne à l’époque ne s’en rende compte.

Dans la biographie écrite après sa mort, sa sœur jumelle (et valide) Joyce raconte que dans l’enfance leurs parents ont toujours tenu à les traiter et les éduquer de la même façon malgré leur différence.

Une œuvre de Judith Scott, deux figure humanoïde se tenant dans les bras, constitué d'objets enroulés dans des fils de laine colorés.
Une œuvre de Judith Scott

A sept an, Judith Scott passe un examen pour pouvoir rentrer dans une classe spécialisée, mais celui-ci est principalement oral et, on le rappel, elle est sourde. Elle se retrouve catégorisée comme « inéducable » et exclu de la scolarisation. Peu de temps après, sa famille la placera dans une institution sous les conseils des médecins, une séparation traumatisante pour les deux sœurs. Dès son arrivée, elle sera décrite comme une enfant à problème, violente, se comportant mal, et exclue à nouveau de nombreux parcours de formation au sein même des institutions.

Il faudra 35 à Joyce Scott pour réussir à obtenir la garde de sa sœur et ainsi le pouvoir de la faire sortir de l’institutionnalisation.

A 42 ans, elle emménage avec sa sœur. C’est là qu’elle aura l’occasion de s’intéresser à l’art et d’essayer différentes pratiques, découvrant alors son intérêt et sa sensibilité pour le travail des matières textiles.

Judith Scott assise à un bureau devant une paire de ciseaux et une construction faite de large fils blanc
Photo de Judith Scott

La majorité de ces œuvres sont constituées d’un ou plusieurs objets en leur centre, souvent volés, attachés ensemble et recouvert de fibres textiles à la manière d’un cocon.

Oeuvre de Judith Scott, il s'agit d'un large cube composé d'un enchevêtrement de fil et de chute de tissu de couleurs variées.
Une œuvre de Judith Scott

Elle gagnera a partir de là assez vite en reconnaissance, ses œuvres étant toujours exposées aujourd’hui dans divers musées d’art contemporain à travers les États-Unis et en Irlande. En France, Suisse et Espagne également, mais là apparemment on a pas encore été foutu de la sortir des murs de « L’art brut », c’est à dire l’art de celleux qui ne connaissent pas l’art, selon les critères des « sachant » qui font la catégorisation, l’art des fous, principalement.

(Mon propos n’est pas que le travail de Judith Scott ne devrait pas être considéré comme de l’art brut parce qu’elle n’est pas folle, mais plus que le concept d’art brut est un peu fucké et validiste, quand même.)

Judith et Joyce Scott vivront ensemble jusqu’à la mort de Judith vingt ans plus tard.

Je me souviens très bien du jour où j’ai rencontré l’œuvre de Judith Scott. En 2018 dans mon mémoire j’écrivais ceci :

J’ai rencontré le travail de Judith Scott quand j’avais 16 ans. Il y a des œuvres qui nous habitent toujours et ce n’est pas un hasard si, dans mon cas de personne autiste, celles d’une femme handicapée considérée par ses pairs comme inapte à la communication en font partie.

A l’époque déjà, ignorant encore mon propre handicap, j’ai senti que quelque chose se passait devant ces œuvres. Mais de tout mon groupe de sortie scolaire personne d’autre ne s’était arrêté devant. On a tous de ces œuvres devant lesquels on a senti que quelque chose de vrai se disait. De profondément, intimement, vitalement, viscéralement vrai. Aujourd’hui encore rien qu’à taper ces mots je ne peux pas m’empêcher de pleurer. Devant la beauté du souvenir de ce choc poétique. Devant la colère et l’espoir que nourrissent chez moi l’histoire de Judith Scott. Devant le surnaturel et pourtant en réalité la cohérence évidente de la proximité que je sens avec elle. Et devant la grandeur et la puissance de l’acte artistique que ce qui s’est passé et se passe encore dans mes tripes prouve avec tellement de sublime.

Vertige : de la place et de l’impact des identités et vécu neuroqueer dans les arts de la scène, Alistair Houdayer

Et aussi :

La présence des artistes handicapés dans le monde artistique est nécessaire parce que nous avons éventuellement des choses à dire aux personnes valides, mais aussi parce que nous avons des choses à nous dire.

Vertige : de la place et de l’impact des identités et vécu neuroqueer dans les arts de la scène, Alistair Houdayer

J’aime l’œuvre de Judith Scott parce qu’elle me touche, parce qu’elle me parle, parce qu’elle résonne avec quelques chose d’intime, de profond et d’infiniment important en moi. Parce qu’elle résonne avec des souffrance, avec des joies, des hontes et des fiertés.

J’aime raconter aussi, l’histoire de Judith Scott quand je parle de son œuvre, non par parce qu’elle est extraordinaire, mais au contraire, parce qu’elle est si banale. J’aime raconter son histoire parce que tout y fait sens et tout m’y est familier.

La manière dont on l’a évaluée et jugée sur des critères qui n’avait pas de sens, qui ne prenait pas en compte ses handicaps, entre autres, parce que personnes n’a cherché à comprendre quels ils étaient, la réduisant à la première idée faite de ses capacités, sans se demander pourquoi elle pouvait ou non faire certaines choses, et quels moyens ont pouvait lui donner pour faire avec ces limites.

La manière dont même avec des parents initialement bienveillant qui aurait pu avoir les moyens d’élever et d’aimer et de prendre soin de leur fille, et qui, de ce qu’on en sait, auraient a priori voulu le faire, elle s’est retrouvé enfermée 35 putains d’années à cause de la pression du corps médical qui n’était pas, et qui n’est bien souvent toujours pas aujourd’hui, capable de comprendre que la place de n’importe quel enfant (et n’importe quel adulte) est au sein de la société et pas caché entre quatre murs.

La manière dont on a dit d’une enfant séparée de sa jumelle et de sa famille, enfermée, sans aucun moyen de communication adaptés à ses handicaps, et en souffrance, qu’elle avait des « problèmes de comportement » sans se demander pourquoi.

La manière dont chaque signe de sa détresse a été interprété comme un symptôme, un problème, une insolence sans cause qu’il fallait juste régler.

La manière dont il a suffit qu’on la traite, enfin, comme un être humain pour qu’elle puisse trouver un moyen d’expression qui ait du sens pour elle, qui fonctionne pour elle, pour qu’elle puisse s’épanouir, créer, vivre.

Tout cela est encore tristement d’actualité 80 ans après sa naissance. Tout cela est encore tristement familier à beaucoup de personnes handicapées aujourd’hui.

Vous pouvez par exemple explorer la collection de ses œuvres aux Musée d’Art Moderne de Manhattan ici : https://art21.org/artist/judith-scott/

Si vous voulez découvrir d’autres artistes handicapé·es vous pouvez quand même aller feuilleter le catalogue du musée de l’art brut de Lausanne, disponible en ligne : https://www.artbrut.ch/fr_CH/auteurs/la-collection-de-l-art-brut. Je ne soutiens pas cette catégorisation, mais faute de l’intégration de ces artistes dans les collections « ordinaires » c’est un bon moyen de faire des découvertes.

Je me souviens notamment de cette robe de mariage, entièrement faite à la main et en cachette par Marguerite Sirvins, internée en hôpital psychiatrique parce que schizophrène, qu’elle a réalisé en volant des fils sur ses draps :

une robe blanche en crochets fins
Œuvre de Marguerite Sirvins

Et des sculpture de Joseph Giavarini, réalisée en prison avec de la mie de pain prélevée sur ses repas.

sculpture d'un homme penchè en arriere, portant sur on torse une femme à genoux, qui elle même porte sur son dos une sorte d'échelle un dernière homme plié en deux dessus.
Œuvre de Joseph Giavarini

Ce que je retiens, surtout, c’est l’innovation, et la capacité à trouver partout, quitte à voler, quitte à se priver, des moyens de créer chez ces artistes exclu·es et à qui l’on a tenté de retirer ce droit primaire qu’est celui de s’exprimer.

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