Naruto vs Abramovitć

Cette conférence théâtralisée a été écrite à l’occasion de la deuxième édition de Réinventer les corps, une journée débat et performance organisé par le laboratoire TPG (Théories et Performances de Genres) de l’ENS de Lyon, le 14 septembre 2019.


Bonjour,

Je m’appelle Alistair Houdayer, je suis comédien et auteur de théâtre, et je suis aussi un mec trans autiste et malade chronique. C’est pour ça qu’on m’a demandé d’écrire quelque chose pour aujourd’hui, et je vous jure que j’ai essayé, mais j’ai un gros problème en ce moment, c’est que ça fait plus de 8 mois que je regarde Naruto tous les jours, et du coup à l’heure actuel mon cerveau est composé à 90% de fantasme de ninja homosexuels ce qui commence très sérieusement à porte atteinte à ma créativité.

J’ai quand même accepté la proposition, mais les jours passant, et ma productivité n’augmentant pas, j’ai commencé à paniquer, Noémie me relance, je fais vaguement semblant d’avoir commencé à faire quelque chose alors qu’évidement ma seule production de ces trois derniers jours était un fanart de Kakashi et Gai qui se font des câlins contre un arbre dans le soleil couchant… et elle m’annonce qu’il me reste 48h max pour fournir assez d’élément sur mon intervention pour la com de l’évènement. La soirée s’annonçait longue.

J’aimerai vous dire qu’à ce stade, j’ai fini par me reprendre en main, faire le calme dans mon esprit, ouvrir Word et me mettre au travail. Mais c’est faux. J’ai ouvert twitter et j’ai écrit en deux cents caractères mon désarrois dans un post commençant par mdr et finissant par au secours. Ce n’est qu’une fois ce rituel expiatoire traditionnel exécuté que j’ai décidé de faire ce que je fais le mieux face aux aléas de la vie (et ce que Naruto fait le moins bien) : abandonner.

J’ai abandonné l’idée de vous prouver que je suis un bon auteur de théâtre, que je suis créatif, que j’ai du style, que je parle bien, que je suis intelligent.

J’ai abandonné l’idée de vous cacher le fait que je suis, tout autant qu’un auteur de théâtre, un garçon malade qui passe la majorité de ses journées obsédé par un dessin animé pour ado.

Comme j’ai abandonné plus tôt l’idée de marcher sans aide pour faire croire que mon corps fonctionne bien et ne me fait pas mal.

Comme j’ai abandonné encore avant l’idée d’écraser ma chair et mes os pour peut-être un jour que mon torse vaguement plat fasse croire à quelqu’un que je suis un vrai garçon.

Contre le monde je ne peux pas gagner par KO. Je suis trop faible, trop petit, trop apeuré, et je le sais. Contre le monde je gagne par abandon.

Toute ma vie on a voulu m’apprendre à me battre, à faire des efforts, et cette idée a atteint son apogée quand je suis rentrée en école de théâtre.

Sortir de sa zone de confort, prendre des risques, se mettre en danger même parfois. C’est comme ça qu’on m’a décrit les compétences d’un bon comédien. A l’école d’abord, puis au travail ensuite.

J’ai fatalement fini par me faire virer par un metteur en scène quand il a réalisé qu’embaucher des minorités c’était bon pour la com mais que derrière ça impliquait de travailler avec des gens qui avaient de véritables vécus, de véritables voix, et de véritables difficultés.

Vous inquiétez pas pour lui hein il a trouvé un mec cis valide qui était chaud pour prendre mon rôle et mon salaire.

Plus que mon salaire.

Bien plus que mon salaire.

Moi de mon côté j’ai pris la bonne résolution de ne plus travailler avec des metteurs en scène qui utilise le terme zone de confort.

Pour commencer, est-ce qu’on peut parler de l’audace de partir du principe que les gens qui travaille pour toi ont une zone de confort sur le lieu de travail ?

J’ai pas de zone de confort dans leur théâtre. Pas alors qu’il y a des marches partout.

Pas alors qu’on me demande de travailler 10 heures par jours et le weekend et la nuit.

Pas alors que je dois être prêt à travailler trois fois plus que ce qu’il faudrait pour avoir un salaire décent parce qu’on paye qu’un tiers des heures.

Pas alors que je sais que je peux faire virer à tout moment pour une crise de mutisme.

Pas alors que je dois supporter l’odeur de leur clope et leur consommation d’alcool quotidienne.

Pas alors que je sais qu’ils m’appellent par mon deadname dès que j’ai le dos tourné et qu’ils refuseront toujours de me donner des rôles masculins.

Pas alors que l’ENSATT* m’interdit de passer le concours si je fais pas semblant d’être une meuf et que je m’arrange pour que mon handicap je cite « ne se voit pas ».

Ma seule existence dans leur théâtre est une plus grosse sortie de ma zone de confort que tout ce qu’iels demanderont sur scène aux cis valides. J’ai pas de zone de confort dans un théâtre validiste et transphobe. J’en ai jamais eu. J’en aurai jamais.

S’il a des comédien·ne·s et/ou des danseur·euse·s ici est-ce que maintenant vous pourriez levez la main ou faire un signe quelconque si vous avez toujours travaillé dans votre carrière dans des conditions qui respecte le code du travail et les conventions collectives ? Salaire, rémunération de tous les services de répétitions, sécurité dans les salles, temps de pause tout ça ?

*Silence*

J’ai fini une licence d’arts du spectacle l’année dernière. On avait un cours deux heures par semaine qui consistait quasi exclusivement à nous apprendre à embaucher des artistes en dehors des conditions légales.

Vous imaginez un serveur McDo qui serait payé pour un tiers des heures qu’il fait et à qui le manager viendrait en plus mettre une tape dans le dos en lui disant « allez jean-mi sors une peu de ta zone de confort là, tu restes trop sur tes acquis » ?

Mais oui, je sais, Shakespeare c’est plus noble qu’un burger et on est pas des ouvrier à la chaîne, on est des artistes.

Et après tout un artiste qui est pas prêt à faire des sacrifices pour son art c’est pas un vrai artiste.

Un artiste qui est pas prêt à repousser ses limites pour son art il avait qu’à travailler dans un bureau.

L’art c’est pas un travail, ou pas juste un travail, c’est une vocation. L’art c’est exigeant. L’art a besoin que tu te donnes pour lui. Entier. Faut prendre des risques pour créer quelque chose de vrai. Quelque chose de beau. Tu peux pas mettre tes tripes sur la table sans ouvrir un peu le bide, c’est normal.

J’m’en suis beaucoup voulu de pas réussir à aimer ça.

Le challenge.

La rigueur.

Les efforts.

J’voyais que mes camarades continuaient de venir une heure en avance pour faire de la muscu le matin. Qu’ils s’organisaient des weekends de tournage ensemble pour s’entrainer. Enfin les weekends de toute façon même si j’avais voulu y participer j’étais pas inviter parce que pour ça il faut être présent pendant les soirées où ça s’organise. Parce que oui, en plus des entrainements matinaux et des weekends de tournage ils faisaient des soirées aussi.

Moi… en forçant à mort j’ai réussi à assister à quasi tous les cours pendant deux ans. Je trouvais que c’était déjà pas mal mais apparemment ça suffit pas pour être un bon comédien, ça fait juste de moi un élève trop scolaire qui fait ce qu’on lui demande et pas plus. On me l’a dit. Et j’y ai cru.

Puis un jour, un beau jour, j’ai rencontré des autistes. Je sortais de 8h de répétition. J’aurai dû être éclaté. Et je l’étais. Puis j’ai passé la porte du lieu où la première réunion lyonnaise de Spectre Artistique* se tenait. J’y suis resté 6h. Je suis arrivé chez moi il était 3h du matin. J’étais pas fatigué. J’étais heureux.

Je savais que j’étais handicapé, déjà, avant d’y aller. Je savais que j’étais autiste au moins. Mais j’avais pas pris la mesure de ce que ça signifiait parce que je n’avais jamais été dans un lieu qui soit réellement accessible.

Si exister dans le monde était pour mes camarades aussi simple que ce que j’avais vécu ce soir-là. Alors j’en faisais plus que ce qu’on me demandait. Que ce qu’on leur demandait. Beaucoup plus. Et depuis ma naissance.

Plus tard, j’ai réalisé que, pour ainsi dire jamais je n’avais eu l’occasion de dire à un metteur en scène « je ne peux pas faire ça » et qu’il me réponde « alors on ferra autrement ».

Je me suis rendu compte que tous les artistes qu’on m’avait présentés comme révolutionnaire n’avait fait que de se blesser un peu plus que les précédents.

Un jour dans un énième cours d’histoire de l’art sur la performance quelqu’un a levé la main pour demander si des gens avait déjà fait des performances positives. Des performances qui ne tourne pas autour de la douleur, du dépassement des limites corporelles, de la violence, d’une manière ou d’une autre. La professeure n’a rien pu répondre. Je me suis rendu compte à quel point la seule véritable subversion, et la seule qui pour moi méritait vraiment d’être, c’était l’amour et la bienveillance. Se blesser au plateau ça n’a rien de radical, c’est ce qu’on apprend à faire à tous les comédiens à l’école.

Après avoir encore une fois perdu 3kg en 4 jours de résidence à cause du stress, de la douleur et de la fatigue, j’ai fini par me demander : mais putain, quel art vaut que je souffre pour lui ?

Et aujourd’hui, aujourd’hui je m’aime assez et je me respecte assez pour répondre : pas un seul.

Je ne suis pas beaucoup aller au théâtre cette année. En dehors de la douleur et de la fatigue, surtout ce qui m’a retenu c’est la peur et la désillusion. Je voudrais sortir du théâtre avec l’impression d’avoir été aimé. Avec l’impression d’avoir été choyé. Avec l’impression d’avoir reçu ou échangé un cadeau. Et je ne comprends pas pourquoi c’est aussi difficile.

Je suis peut-être naïf. Je suis peut-être niais. Mais j’ai comme ambition personnelle dans la vie d’être heureux et d’aider les gens autour de moi à aller mieux. Et oui, évidemment j’y pense quand j’écris. Evidemment j’y pense quand je joue. Evidemment je me demande ce que j’ai besoin de dire, ce que j’ai besoin d’entendre, quels sont les mots qui créeront du mieux-être quand je les dirai.

Et quand je sors du TNP*, je ne peux pas m’empêcher de me demander à quel moment de son existence Joël Pommera s’est dit « Ce qu’il manque au monde aujourd’hui, c’est deux heures de couples qui s’engueule et d’agression sexuelles ».

Et j’aimerai pouvoir dire « Non Jojo, personne n’a envie de ça ! »

Mais c’est faux ! Je sais que c’est faux. Je les entends discuter les gens en sortant du théâtre. Ils sont sincèrement satisfaits de voir ça. Il y a tout une partie du public théâtral à l’heure actuel pour qui aller voir Pommera mettre en scène des récits de viol ou la meute jouer pendant quatre heures des putes qui se font assassiner c’est une réelle proposition de sortie pour un samedi soir entre ami·e·s. Et il y a tout un tas d’artiste tout à fait prêt à leur donner ce qu’ils veulent.

Il est urgent que nous nous demandions pourquoi les artistes que nous finançons font du théâtre. Et pour qui. Utiliser les vécus traumatiques des uns pour divertir les autres. Est-ce que c’est vraiment cela que nous voulons ?

La violence au plateau, que ce soit celle qui se joue ou celle qui est infligée aux artistes, c’est la porte de sortie facile pour que le public soit touché quand on a rien d’important à lui dire.

On vit dans un monde théâtral où le festival d’Avignon organise des éditions sur le thème du genre alors qu’il est encore impossible d’être trans dans les écoles supérieures de théâtre. Ou même juste impossible d’être une femme et d’y être en sécurité. Dans un monde où il est impossible de faire des études de théâtre sans avoir des professeurs qui nous parleront encore et encore des limites corporelles et du jeu avec celle-ci dans l’art, mais où en même temps les corps avec des limites particulières n’ont absolument aucune place.

Les histoires de nos corps en ce moment sortent de l’ombre. Les histoires de nos corps handicapés, de nos corps queer, de nos corps traumatisés, de nos corps mutilés.

Et je trouve ça beau. Et je trouve ça important. Mais je refuse d’être désespéré de me sentir vaguement représenté dans une œuvre au point les laisser être un sujet un sujet pour les artistes et les médias qui cherche a attirer l’audience en vendant la subversion, le sensationnalisme et l’étrangeté.

Je n’ai pas survécu au validisme, et à la transphobie, et à la misogynie et au violences sexuelles pour que mon histoire serve de divertissement devant un public qui la trouvera inspirante. Je n’ai pas survécu pour que mon histoire aide le spectateur lambda à relativiser ses soucis du quotidien. Je n’ai pas survécu pour que mon histoire donne un salaire aux metteurs en scène en manque d’inspiration. Je n’ai pas survécu pour que mon histoire donne des émotions et de l’adrénaline à un public qui s’ennuie au théâtre.

J’ai survécu pour vivre. Pour être heureux. Pour grandir et être épanoui. J’ai survécu pour me battre, et que mes adelphes après moi ait une vie plus belle. J’ai survécu pour raconter, mais pas à eux, à nous. J’ai survécu pour raconter et dire à ceux que j’aime et qui me ressemble :

Je sais.

Je sais ce que tu ressens.

Je sais ce que tu vis.

Je sais où tu es et ce que tu vas croire.

Que ce corps est une prison et que tu ne peux pas fuir.

Tu vas t’y enterrer vivant, je sais.

Et puis sortir de terre.

Hurler.

Vouloir mourir.

Mais tu es beau.

Mais tu es forte.

Tu devrais te voir comme je te vois maintenant.

Je t’aime.

Et je t’admire.

Je ne sais pas si j’aurais la force de faire, de refaire ce que tu fais aujourd’hui.

Tu es si courageuse.

Tu ne le sais pas encore, mais tu as tellement envie de vivre.

Tu vas tenter de fuir.

Écraser tes poings contre les murs froids.

Déchiqueter tes phalanges sur cette roche imprenable.

Un jour. Un jour tu comprendras.

Que cette crypte où tu te crois enfermé est en fait ton corps. Ta chambre. Ta forteresse.

Ses hauts murs te protègent.

Tu n’es pas enfermé.

Je sais que tu te sens seule.

Mais cela ne durera pas.

Tu n’as juste pas encore trouvé la volière.

Je suis toujours dans cette chambre.

Des années après.

Et pour toujours.

J’ai appris beaucoup de choses.

Mais la plus grande de toutes peut-être cette année.

Je t’aime.

Je ne t’abandonnerai pas.

Et tu vas vivre.

Tu sauras. N’aies pas peur.

N’aies pas peur oisillon.

Le temps viendra des ailes et des plumes.

Je t’aime.

Je t’aime tellement.

Maintenant je n’ai plus peur.

*ENSATT : École Nationale Supérieur des Arts et Techniques du Théâtre, l’école publique supérieur de théâtre de Lyon
*Spectre Artistique : Collectif d’artistes autistes francophones

*TNP : Théâtre National Populaire, théâtre public de Villeurbanne, ici je parle de la Réunification des deux Corées jouée en janvier 2019

2 réactions à “Naruto vs Abramovitć”

  1. Je suis plein d’admiration et d’affection pour toi.
    Merci beaucoup pour ton article il décrit tellement bien la violence autour de nous et montre que ce n’est certainement pas ce dont on a besoin.
    Je serai plus critique envers les œuvres maintenant.
    On croit tellement que faire attention à nos besoins est un acte égoïste alors que c’est simplement se respecter soi-même.
    Tu es aussi intéressant qu’agréable à lire !

    Cette vidéo sur le communication m’a beaucoup aidé à comprendre les besoins de soi et des autres https://youtu.be/bIjRxdN-kL8

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