Fiche lecture : Transfuges de sexe – Emmanuel Beaubatie 

Publié en 2021 Transfuges de sexe est le livre issue de la thèse en sociologie d’Emmanuel Beaubatie, défendue en 2017, et étudie les parcours de transition des femmes et hommes trans en France. Il est semi-fréquemment cité dans les milieux académiques ou adjacents sur les questions trans ainsi que dans les discours trans matérialistes*. Il m’a été plusieurs fois recommandé, voire opposé comme argument contre mon travail. J’avais déjà lu il y a quelques années le résumé que Beaubatie lui-même en faisait dans Matérialisme trans, et son travail a déjà teinté le mien (directement ou par opposition) ces dernières années, mais il me semblait malhonnête d’en dire vraiment quelque chose sans avoir lu le livre au cœur de ses théories. C’est désormais fait, et je peux donc vous raconter. 

J’y ai trouvé des choses intéressantes qui peuvent je pense nourrir des réflexions et travaux futurs, y compris les miens comme ils l’ont déjà fait. Mais aussi, des limites et angles morts assez conséquents qui ne sont pas clairement explicités par l’auteur. Et enfin, et peut-être surtout, des propos et des positions au mieux douteuses, au pire dangereuses, notamment sur des enjeux de non-binarité et bisexualité, d’antipsychiatrie, de transmisogynie et d’immigration et de racisme. Les voilà. 

* Si vous n’avez aucune idée de ce que veut dire matérialiste dans ce contexte, pas de panique, ça n’a pas vraiment d’importance pour aujourd’hui.  

Les points d’intérêts 

Une partie importante du travail de Beaubatie dans cet ouvrage et de rassembler des données sur les parcours et les caractéristiques des personnes trans (par exemple : identité de genre exprimée, âge de transition, durée de la transition, parcours privés/publics/mixtes, étapes de transitions effectuées et/ou désirées, orientations sexuelles et genres des partenaires avant, pendant et après la transition, racialisation, classe sociale avant, pendant et après la transition, présence ou non dans des espaces trans, militantisme ou non sur les enjeux trans…) et de recouper ses informations pour voir lesquelles se retrouvent fréquemment ensembles

Ces groupes de caractéristiques souvent présentes ensembles chez une même personne lui permettent de dessiner des parcours qui semblent être courants et de possible relations de cause à effet ou de co-construction : si les hommes trans et les femmes trans ne transitionnent pas au même âge en moyenne, par exemple, cela peut indiquer quelque chose de la manière dont se passe souvent les parcours des uns et des autres. 

Il décrit ainsi trois parcours-types de transition et trois rapports-types aux espaces trans et au militantisme trans. 

Parcours-types de transition 

Les trois parcours type sont les suivants : 

– Environs la moitié des femmes trans dans ses échantillons d’étude ont d’abord tenté d’être des hommes hétérosexuels, elles ont souvent été mariées avec des femmes et ont souvent eu des enfants. Elles ne transitionnent que plus tard au cours de leur vie. Souvent, elles le font à un moment où elles ont pu acquérir une certaine stabilité, notamment financière et dans leur emploi. Elles peuvent donc mobiliser les ressources acquises dans la première moitié de leur vie pour financer et « faciliter » leur transition. 45 % continue de relationner avec des femmes après leur transition, 40% relationnent plutôt avec des hommes, et le reste se dit attiré par les deux sexes. 

– Environs la moitié des femmes trans dans ses échantillons d’étude ont d’abord tenté d’être des hommes gays, mais souvent moins longtemps que les femmes du groupe précédent (elles transitionnent 15 ans plus tôt, en moyenne). Cette première étape de leur vie leur a rarement apporté une stabilité financière ou sociale en général et elles sont le plus à risque d’être en rupture avec leur famille avant ou à cause de la transition. Pendant leur transition, elles ne peuvent donc pas s’appuyer sur des ressources obtenues avant leur transition, et peine à trouver du travail à cause des discriminations transphobes et plus spécifiquement transmisogynes. Elles sont donc aussi le groupe le plus susceptible d’avoir recours au travail du sexe. Les deux tiers continuent de relationner avec des hommes après leur transition, pendant que 20 % relationne plutôt avec des femmes, et 10 % se disent attirées par les deux sexes. 

– Chez les hommes trans, la majorité à un parcours similaire. Ils tentent d’abord d’être des femmes lesbiennes. Cette position leur permet de déjà se détacher en partie de la féminité, qui est beaucoup définie par les attentes hétérosexuelles envers les femmes, mais ne suffit pas. Ils transitionnent durant leur vingtaine et sont le groupe le plus souvent soutenu par leur famille dans le cadre de leur transition. Si la majorité continue de relationner avec des femmes après la transition, plus d’un tiers relationnent plutôt avec des hommes, et 6 % se disent attirés par les deux sexes. 

Il note que les parcours des femmes trans ont plus souvent un point de rupture là où les parcours des hommes trans sont plus progressifs. Il lie ce phénomène au fait que la féminité est très vite inacceptable chez les personnes censées être des hommes, là où la masculinité, jusqu’à un certain point, peut-être acceptée chez les personnes censées être des femmes. Ainsi, les hommes trans peuvent explorer la masculinité sans être aussi immédiatement réprimandé, là où les femmes trans sont plus souvent forcée de performer la masculinité jusqu’au moment où elle décide de transitionner, et où la transition créer de manière quasi-immédiate un changement de vie et de traitement. 

Rapports-types aux espaces trans 

Côté rapport aux espaces trans, il décrit aussi trois groupes : 

– Le premier concerne des personnes trans qui s’identifient peu au terme trans. Elles visent l’intégration sociale et la normalité, sont généralement dans le parcours de transition complet attendu des institutions : attestation psychiatrique, hormones, opération génitale et/ou stérilisation, changement d’état civil*. Elles n’ont que rarement recours aux espaces trans (associatifs ou en ligne), que ce soit pour demander des informations sur la transition médicale ou sur leurs droits et sont rarement militantes dans des espaces trans. La moitié d’entre elles font leur transition dans le public et l’autre dans le privé. Elle n’alterne quasiment jamais entre les deux. 

– Le second concerne des personnes trans qui s’identifient un peu plus souvent au terme trans. Elles font aussi souvent le parcours de transition complet attendu des institutions, mais se reposent sur les associations et forum trans pour faciliter leur transition et y trouver des informations sur la transition médicale et sur leurs droits. Elles restent en revanche peu à être militantes dans des espaces trans. La majorité d’entre-elles transitionnent dans le privé, et un petit tiers transitionnent dans le public ou a un parcours mixte entre le privé et le public. 

– Le troisième concerne les personnes trans qui s’identifient le plus au terme trans et/ou peu au terme d’homme ou de femme. Elles font moins souvent le parcours de transition complet attendu des institutions : seule la moitié a eu ou souhaite avoir recours à une chirurgie génitale ou à une stérilisation, et les deux tiers n’ont pas encore effectué leur changement d’état civil. Elles ont en majorité recours aux espaces trans pour des informations concernant la transition médicale et leur droit, et les deux tiers y militent eux-mêmes. Le ratio de parcours public et privé y est similaire au premier groupe. Ce groupe est celui avec le niveau d’étude moyen le plus élevés, mais aussi celui qui déclare le moins avoir un emploi stable. (Beaubatie ne le dit pas mais je suppose que nombre d’entre eux sont encore étudiants.) 

Beaubatie note que ces trois rapports aux espaces trans se superpose plus ou moins aux trois parcours-types précédents. Le premier groupe est en majorité composé de femmes trans, de personnes plus âgées et de personnes avec des enfants. Le second est aussi en majorité composé de femmes trans, mais est en moyenne plus jeune et a rarement des enfants. Le dernier est en majorité composé d’hommes trans et de personnes transmasculines, qui sont en moyenne plus jeunes et ont rarement des enfants. 

Ces six délinéations sont imparfaites et me semblent avoir des angles morts (on en reparlera très vite) mais je ne crois pas que cela les discrédite. Chacune forme un récit cohérent ou l’on voit différents facteurs s’entremêler pour conduire à des parcours qui se ressemblent lorsqu’ils sont modelés par les mêmes expériences et contraintes. Avoir en tête que ces groupes existent et comprendre pourquoi – y compris dans des travaux qui auraient pour but d’explorer d’autres parcours que Beaubatie aurait ignorés dans sa thèse – me paraît utile lorsque l’on réfléchit aux parcours trans. Un travail qui tente d’analyser les parcours trans sous le prisme d’autant de paramètres à la fois est rare et, je crois, précieux. En cela, je pense que ce livre a son intérêt et peut être une ressource utile pour certain’es chercheureuses, auteurices, militant’es, etc. 

* Il est important de noter concernant les étapes de transition décrites dans l’étude que la majorité des statistiques sont issue d’une étude datant de 2010. À cette époque en France, l’attestation psychiatrique est toujours obligatoire pour les parcours de transition publics et couramment demandée dans le privé, et les chirurgies génitales et/ou la stérilisation sont obligatoires pour le changement d’état civil. Considérer qu’un parcours de transition normal ou normé se constitue alors de ces quatre éléments dans cet ordre : attestation psychiatrique, hormones, opération génitale et/ou stérilisation et changement d’état civil est donc relativement censé dans ce contexte, bien que ce soit moins le cas aujourd’hui. Les attestations psychiatriques se font de plus en plus rares, et les chirurgies génitales et la stérilisation ne sont plus nécessaires pour le changement d’état civil (et, théoriquement, les hormones non plus.) Elles sont donc plus choisies, mais aussi plus critiquées par certains égards, puisque plus vues comme facultatives, et peuvent arriver plus tard dans le parcours de transition, puisqu’il est possible d’être stealth administrativement sans être passées par elles. 

Les limites 

Malgré les choses intéressantes que Beaubatie peut avoir à dire dans son ouvrage, plusieurs limites et flous assez importants se dessinent pour moi à la lecture. 

Avant de continuer plus loin cependant, je me dois par transparence de préciser que j’ai lu la version livre publiée par les éditions de la découverte, et non pas la thèse dont celle-ci est adaptée. (Raison : c’est la version disponible dans ma bibliothèque.) Il est possible que certains des problèmes de méthodologie et de clarté de celle-ci soit dûs à une simplification lors du passage au format livre, et que la thèse aille plus en profondeur sur la méthodologie et ne présente pas les mêmes lacunes. Elles seraient moins grave dans ce cas, mais néanmoins problématique puisque le tout à chacun a plus facilement accès à la seconde version, et ne peut donc pas deviner les informations qui y sont manquantes. Par ailleurs, certaines de mes critiques ont trait à des éléments fondamentaux du travail qui ne peuvent pas être si différents dans la thèse. 

Les échantillons 

La thèse de Beaubatie repose principalement sur deux sources d’informations sur les personnes trans. Un échantillon quantitatif issu d’une étude de l’INSERM de 2010 dans laquelle 381 personnes trans vivant en France ont répondu à 120 questions sur leur parcours, leur identité, leurs relations et leur statut sociodémographique, et un échantillon qualitatif de 21 personnes trans interviewées par Beaubatie lui-même pendant plusieurs heures sur les mêmes sujets (je suppose dans les années précédant la publication de la thèse, donc au milieu des années 2010.) 

La date des échantillons n’est pas un élément critiquable pour moi, ils sont relativement récents au moment où Beaubatie publie sa thèse, et la production et l’analyse de ce genre de données prend beaucoup de temps. En revanche, sur un sujet aussi mouvant que la transidentité, il est important de la garder à l’esprit : l’état des lieux des parcours trans en 2010 n’est probablement qu’un reflet assez partiel de la situation au moment où le livre est publié en 2021, et encore plus au moment où j’écris cet article en 2026. 

Je suis plus inquiet en revanche concernant la taille et la représentativité générale des échantillons

Dans les deux cas, les personnes transmasculines sont minoritaires : 92 dans l’échantillon quantitatif et 9 dans l’échantillon qualitatif. L’éventail d’âge est aussi extrêmement différent : les personnes transmasculines ont 30 ans en moyenne lorsqu’elles répondent au questionnaire contre 44 ans chez les personnes transféminines, l’échantillon qualitatif quant à lui contient des hommes trans de 19 à 31 ans alors que les femmes trans ont de 30 à 62 ans. Il n’y quasiment aucune superposition d’âge entre les deux. Appeler ces groupes « les personnes trans de 20 à 30 ans » et « les personnes trans de 30 à 60 ans » serait presque aussi exact que de les appeler « les hommes trans » et « les femmes trans ». Comparer les parcours des uns et des autres dans ce contexte est au moins hasardeux. 

Le fait que Beaubatie n’ait aussi essentiellement pas trouvé d’homme trans qui relationnaient avec des hommes avant leur transition et/ou on eu des enfants m’inquiète aussi. Dans ma vie personnelle comme dans ma vie professionnelle (qui me mets au contact du témoignage de nombreuses personnes trans) les hommes trans qui relationnaient avec des hommes avant leur transition sont nombreux, et ceux qui ont eu des enfants ne sont pas beaucoup plus rares que les femmes trans. Bien sûr, cet échantillon n’est pas représentatif non plus, mais l’écart majeur entre ce que je vois dans mon quotidien – où le nombre d’hommes trans est supérieur à 9 – et ce qui se retrouve dans le travail de Beaubatie me fait penser que la manière dont ces échantillons ont été produits a, pour une raison que nous ne connaissons ni l’un ni l’autre, manqué une partie des hommes trans qui est pourtant visible dans d’autres circonstances, et que ces conclusions s’en retrouvent affectées. 

Notamment, puisqu’il considère que les hommes trans ayant eu des relations avec des hommes avant leur transition sont extrêmement rares, l’impact de ces relations sur les transitions de ces hommes et l’impact de l’apprentissage et la performance de l’hétérosexualité féminine sur les hommes trans qui ont été dans des relations hétérosexuelles n’est jamais questionnée dans le livre. Je suis, encore une fois, biaisé puisque c’est un sujet qui me tient à cœur et que c’est justement dans le cadre de mon travail sur celui-ci que j’ai lu Transfuges de sexe, mais cette question me paraît tout de même majeure et très alignées avec le genre de questions auxquelles Beaubatie s’intéresse ici. 

L’échantillon des femmes trans me paraît généralement plus varié que celui des hommes trans, mais je suis aussi forcément plus en position de remarquer les angles morts dans le second groupe, dont je fais partie, dont je connais mieux les membres et les parcours, et sur lequel je travaille. Il est donc possible que des angles morts majeurs s’y trouvent sans que je l’ai autant remarqué, auquel cas je serais ravis de recevoir des commentaires à ce sujet pour compléter mon analyse du livre. 

La clarté des sources 

Je suis très conscient qu’avoir des échantillons larges et représentatifs est difficile, voire impossible. La circulation des questionnaires et des demandes d’interview introduit forcément des biais, et manque toujours certaines populations. Je suis aussi tout à fait prêt à croire que Beaubatie et Alain Giami (qui a dirigé la recherche de l’INSERM, dans laquelle Beaubatie travaillait aussi) ont fait leur possible pour mitiger ces biais et qu’ils n’avaient simplement pas les ressources de faire mieux. La partie plus critiquable de ce problème est, pour moi, le manque de transparence sur le sujet.  

La liste des personnes interviewées dans le cadre de l’échantillon qualitatif est disponible à la fin du livre. Il est ainsi possible de savoir leur âge, leur nombre et le ratio homme/femme. Mais celui-ci n’est pas mentionné dans le livre. Une personne qui n’aurait pas la curiosité de feuilleter cette annexe au début de sa lecture pourrait la passer à croire que chaque conclusion que Beaubatie tire de ses interviews est basée sur une quantité significative d’homme trans, et non pas sur 9 personnes. L’éventail d’âge n’est pas non plus nommé dans le livre, alors qu’il est évidemment problématique et à risque d’influencer significativement les tendances dans les deux groupes. 

Autant que j’aie pu trouver, le questionnaire de l’INSERM et ses résultats ne sont pas disponibles en ligne. Il existe un article, Gender Identification and Sex Reassignment Surgery in the Trans Population: A Survey Study in France, qui partage certaines conclusions tirées de l’études et certaines données, mais celui-ci ne liste pas les 120 questions et est aussi loin de toutes les exploiter. En lisant Transfuge de sexe, nous sommes donc entièrement dépendant’es du récit que fait Beaubatie des résultats de l’étude, qui n’est malheureusement pas très précis

Par exemple, lorsque Beaubatie établi sa carte des rapports aux espaces trans, il range les différentes personnes trans dans un graphique avec deux axes : respect des normes socio-institutionnelles d’un côté, et proximité avec les espaces trans de l’autre. Mais nous ne saurons jamais comment ces deux caractéristiques sont évaluées

Peut-être que le questionnaire demandait aux personnes elles-mêmes de noter sur 10 ces deux paramètres. Ou peut-être il est présumé que les personnes qui ont les parcours de transition les plus complets respecte plus les normes, et que les personnes qui ne sollicite pas ou peu les associations ont une faible proximité aux espaces trans ? Cette deuxième option est ma présomption (peut-être fausse) et, si elle est correcte, est aussi assez inquiétante. Je corresponds par exemple moi-même à un parcours de transition assez total et je n’ai que très rarement sollicité des associations trans pour quoi que ce soit. Difficile pourtant de me décrire comme ayant un fort respectant les institutions socio-institutionnelles et une faible proximité aux espaces trans alors que mon métier est des critiquer ces institutions et que la quasi-totalité de mon cercle social au quotidien est composé de personnes trans. 

Enfin, il n’est que rarement explicité sur lequel des deux échantillons est basé chaque affirmation. Tout au cours de sa présentation, Beaubatie affirme que la grande majorité des hommes trans sont lesbiennes avant leur transition, sans jamais dire d’où il tire cette conclusion. S’agit-il d’une information basée sur les 92 hommes trans de l’échantillon quantitatif ? Et si oui, pourquoi ne pas donner un pourcentage pour que l’on puisse avoir une idée de si « la grande majorité » veut dire 80 %, laissant une large part d’homme trans qui n’ont pas été lesbienne ou s’il s’agit plutôt de 99 % ? Ou s’agit-il juste de dire que 7 ou 8 des neufs hommes interviewés relationnaient avec des femmes avant leur transition, ce qui paraît difficilement généralisable ? 

On ne sait pas non plus si « les hommes trans étaient en majorité lesbiennes » veut dire que les hommes trans en question s’identifiaient effectivement comme lesbiennes, relationnaient entre autres avec des femmes, relationnaient exclusivement avec des femmes, étaient attirés entre autres par les femmes, étaient attirés exclusivement par les femmes, n’étais pas attirés par les hommes et/ou ne relationnaient pas avec des hommes. Dans les témoignages cités, un homme trans dit qu’il savait qu’il était attiré par les hommes avant sa transition, mais ne voulait pas être étiqueté comme hétéro ou bi car cela l’aurait « posé en tant que fille ». Il ne mentionne par ailleurs pas (dans les extraits disponibles dans le livre) être attiré ou avoir été attiré par les femmes, avoir été en relation avec des femmes, s’être considéré comme lesbienne ou homosexuelle, ou ne pas avoir relationné à contre cœur avec des hommes quand même avant sa transition. Fait-il partie de ces hommes « qui étaient lesbiennes » pour Beaubatie ? Et selon quelle définition ? On ne saura pas. 

La généralisation 

Écrire une thèse de sociologie requiert évidemment une certaine quantité de généralisation. Le livre ne porte pas sur des tendances individuelles, mais sur les tendances visibles au sein du groupe des personnes trans, les parcours les plus courants, les motifs qui se répètent, etc. Cela n’est pas un problème. En revanche, je suis gêné par la manière dont Beaubatie formule ces constatations. Tout en faisant des généralisations compréhensibles, il reste possible de dire « la majorité font … » ou « les personnes qui … sont très rares ». Dans de nombreux cas pourtant, il choisit l’absolu

Par exemple, il explique que la majorité des femmes trans soit tentent d’abord l’hétérosexualité masculine avant leur transition, soit tentent d’abord l’homosexualité masculine avant leur transition et, en majorité, ont des relations hétérosexuelles après. Il en conclut : « les femmes trans en passent toutes par l’hétérosexualité »

Autant que je sache, rien dans les statistiques connues de Beaubatie ne permet une affirmation aussi absolue. Ce que je sais est flou car les statistiques sur les partenaires et l’orientation avant la transition sont complètement absentes du livre, il faudra le croire sur parole sans avoir une idée d’à quel point ces tendances sont absolues ou non, mais je ne crois pas que ce fait rende l’affirmation moins problématique, au contraire. Il aurait été facile de dire « la majorité des femmes trans en passent par l’hétérosexualité » ou de donner un pourcentage précis, mais il ne l’a pas fait. 

Entre autres affirmations de ce genre, on retrouve aussi « les femmes hétérosexuelles n’envisagent jamais de transitionner » quand il constate que la majorité des hommes trans auxquels il s’adresse n’ont jamais relationné avec des hommes avant leur transition. Je ne sais, encore une fois, pas ce qu’il en est dans son échantillon, mais je peux citer de tête une bonne dizaine d’hommes trans de mon entourage qui ont tenté d’être des femmes en relations hétérosexuelles dans leur vie, moi le premier. Cela est tout bonnement faux. 

Le désir 

À plusieurs moments, le livre aborde les thèmes de la sexualité et la romance, à la fois en tant qu’orientation et attirance, et en tant que pratique : par qui les personnes trans sont attirées ? avec qui couchent-elles ? avec qui sont-elles en couple ? 

Ces questions sont traitées comme éclairant et étant éclairées par le rapport au genre/sexe des personnes trans et leur place genrée dans la société. Quand Beaubatie parle de la sexualité des femmes trans pré-transition, il l’analyse comme un moyen d’essayer d’être des hommes. L’hétérosexualité masculine chez les femmes trans serait une tentative de mener une vie normée, de rentrer dans le moule, de réprimer leurs envies de féminités et/ou de les cacher aux autres. L’homosexualité masculine chez les femmes trans revêtirait un rôle similaire : leur possible féminité est maintenant justifiée par l’homosexualité, elles peuvent donc se présenter comme étant bien des hommes, juste homosexuels. À l’inverse, l’homosexualité féminine chez les hommes trans est analysée comme une manière de s’écarter de la féminité ; le fait d’être une femme étant beaucoup définit par rapport aux hommes, se détacher d’eux permet un certain affranchissement. 

Le même genre d’analyse est produite sur la sexualité pendant et après transition. Les femmes trans en transition chercheraient dans le fait de coucher avec des hommes, a fortiori hétérosexuels, une validation de leur genre – puisque, encore une fois, misogynie oblige, la féminité est beaucoup définie à travers eux. Les hommes trans, eux, auraient plus de relations avec des hommes après leur transition, notamment car beaucoup d’entre eux aurait du mal avec l’idée d’endosser une masculinité hégémonique qu’ils voient comme violentes et oppressives, et cherchent donc souvent des masculinités plus marginales. Être un homme gay ou bi peut permettre cela. 

Ces analyses ne sont pas mauvaises ou inintéressantes, et elles sont étayées par les témoignages des personnes interviewées par Beaubatie. En revanche, il me paraît partiel (et peut-être partial) de parler de sexualité et d’orientation sexuelles sans jamais parler de désire

Les femmes trans qui ont été en couple avec des femmes avant leur transition on certes peut-être essayé d’être des hommes hétérosexuels. Mais près de la moitié d’entre elles continuent d’être en relation avec des femmes après leur transition, montrant que leurs relations précédentes étaient aussi probablement motivées par le fait d’aimer les femmes. La lecture se fait à sens unique : elles avaient besoin de trouver un moyen d’être des hommes et donc elles ont eu des relations hétérosexuelles. Pourtant, l’inverse s’entend aussi : elles désiraient être avec des femmes, et, sans pouvoir encore imaginer la transition, elles avaient donc besoin de se faire hommes hétérosexuels pour cela.  

De la même manière Beaubatie cite un hommes trans témoignant explicitement avoir eu envie de relationner avec des hommes avant sa transition tout en s’en sentant incapable car cela l’aurait renvoyé à son statut de femme, et se sentant maintenant libre de le faire grâce à sa transition. Là aussi, la lecture est à sens unique : les hommes trans transitionnent et, se sentant peu à l’aise avec la masculinité hétérosexuelle, certains favorisent l’homosexualité. Pourtant, l’inverse s’entend aussi : certaines hommes trans étaient attirés par les hommes avant leur transition mais cette attirance était inconfortable car elle ne pouvait se réaliser que dans l’hétérosexualité, et l’attirance a donc motivé entre autres la transition pour pouvoir être réalisable

Je n’ai pas de problème avec un analyse des attirances et des relations comme produite par des désirs autres. (ex : « certains homme trans fantasme une sexualité avec d’autres hommes, voire en ont une, comme un moyen de voir leur masculinité comme moins hégémonique ») Mais il me semble qu’analyser les attirances et les relations comme produisant des désirs autre est aussi une réalité (ex : « certains hommes trans veulent relationner avec des hommes mais l’hétérosexualité est inenvisageable ou inconfortable, et donc ils transitionnent ») et ne produire que l’une des deux me paraît biaisé et une déconsidération des attirances et du désir sexuel et romantique comme forcément secondaires à des paramètres plus important, et pas des paramètres eux-mêmes majeur des choix de vie des personnes concernées. 

La fertilité 

Un autre sujet fréquemment abordé dans le livre est celui des chirurgies génitales. Il est entre autres noté que les femme trans ont plus souvent recours aux chirurgies génitales que les hommes trans, et que les hommes trans ont aussi moins recours au changement d’état civil, qui à cette époque requiert une chirurgie génitale et/ou une stérilisation. Beaubatie l’explique principalement par deux phénomènes. 

Le premier est que les chirurgies génitales sont d’une manière générale plus accessibles aux femmes trans : les techniques sont plus étudiées, les risques de complications sont moins élevés et il s’agit généralement d’une opération unique là où la phalloplastie (et la métaidoïoplastie dans une moindre mesure) requiert de multiples interventions et, dans le cas où des implants sont utilisées, des opérations de changement tous les 10-15 ans à vie. Pour toutes ces raisons les listes d’attentes publiques et le coût des opérations privées sont plus bas que pour la phalloplastie.  

Le second est que les tribunaux ont tendance à ne pas exiger des hommes trans qu’ils aient fait une chirurgie génitale avant de changer d’état civil, alors qu’ils l’exigent généralement des femmes trans. L’hystérectomie est aussi considérée comme une chirurgie qui permet de remplir les critères légaux de changement d’état civil, notamment parce que le parcours de phalloplastie est beaucoup plus long, compliqué et coûteux, et donc plus difficile à exiger. (Beaubatie ne le dit pas, mais on peut supposer, aussi, que la transmisogynie joue dans le fait qu’il est plus acceptable de laisser exister des hommes avec des vulves que des femmes avec des pénis.) Dans ce contexte, les hommes trans seraient moins poussé à faire des chirurgies génitales puisque celle-ci ne sont pas nécessaires à leur transition administrative. 

Plus tard dans son analyse, Beaubatie lie aussi le moindre recours aux chirurgies génitales et au changement d’état civil des personnes transmasculines à une adhérence moindre aux normes de genre sociales et institutionnelles et/ou ont un désir de les subvertir. 

Si cela est peut-être aussi vrai (mais on en reparlera dans la partie sur la transmisogynie) il me paraît un petit peu douteux d’assimiler le fait de ne pas avoir fait ou ne pas désirer de chirurgie génitale au fait de moins s’attacher au normes de genre. En effet, nos désirs sont aussi conditionnés par nos possibilités : dans un contexte où les chirurgies génitales sont à la fois moins attendues et moins accessibles, il est normal que plus d’homme trans s’en détachent, sans que cela témoigne nécessairement d’un rapport aux normes genrés et plus d’un état de fait matériel : « C’est compliqué. On ne m’y encourage pas. Je vais juste mettre l’idée de côté. » y compris chez des personnes qui gagneraient peut-être à faire une chirurgie génitale, et la ferait si le contexte y était plus favorable. 

Mais ce qui me dérange surtout, c’est l’absence complète de prise en compte des enjeux de fertilité dans la question des chirurgies génitales. S’il est possible aujourd’hui pour un homme trans de faire une métaidoïoplastie et/ou une phalloplastie tout en gardant ses ovaires, son utérus et son vagin, et donc sa capacité à porter un enfant, à l’époque de la recherche où les évaluations psychiatriques sont encore obligatoires et ou le changement d’état civil requiert la stérilisation, je suppose que ce choix n’était pas offert à la grande majorité des hommes trans. Dans ce contexte, pour eux comme pour les femmes trans, la chirurgie génitale implique la stérilisation. Comment parler de ce qui peut motiver une population a refuser la stérilisation sans parler de désir d’enfant ? 

Beaubatie note lui-même que la population la plus susceptible d’avoir recours à la chirurgie génitale est celle des femmes trans ayant déjà des enfants. La seconde est celle des femmes trans qui n’ont pas d’enfants mais sont en majorité en couple avec des hommes (je présume, statistiquement, en majorité cis), et ne pourrait donc de toute façon pas avoir d’enfant biologique au sein de leur couple. De plus, les traitements hormonaux des femmes trans sont connus pour causer de l’infertilité de manière a priori plus permanente que ceux des hommes trans. Pour beaucoup d’entre elles, le choix de (ou la résignation à) l’infertilité est déjà fait avant d’arriver à la question de la chirurgie génitales

Et pour celles pour qui la question de la fertilité se poserait le plus, à savoir les femmes trans en couple avec des femmes cis pendant ou après leur transition, notamment plus jeunes et sans enfants, il existe des solutions en cas d’infertilité de leur part. Si la PMA est bien sûr interdite aux couples lesbiens à cette époque en France, la PMA à l’étranger reste possible, et les grossesses avec un don de sperme informel en France également.  

Pour les hommes trans en couple avec des femmes cis, la question peut se poser de manière similaire, voire plus simple puisqu’après un changement d’état civil, ils sont légalement en couple hétérosexuel et ont accès à la PMA en France. Mais, pour les autres, la possibilité d’avoir des enfants biologiques dépend entièrement de leur capacité à porter un enfant. Aucun don de sperme ou d’ovocyte de saurait suffire à compenser le fait que personne dans le couple n’a d’utérus s’il décide de retirer le leur. 

Il ne s’agit pas de nier que la question de la fertilité peut être douloureuse ou déterminantes dans les parcours de transition de toutes les personnes trans. C’est évidemment le cas. Mais l’impact de la stérilisation sur les possibilités future de procréation n’est pas le même pour toutes les personnes trans, et il est donc normal que certains groupes aient des parcours de transition différents en conséquence. Que cet enjeu ne soit jamais abordé dans le livre est un angle mort majeur. Et l’invisibilisation des parcours des homme trans gay qui ont toujours relationné avec des hommes y est peut-être pour quelque chose puisqu’ils sont la population dans laquelle la stérilisation change le plus les perspectives de procréation

Beaubatie note aussi que les hommes trans n’ont quasiment jamais d’enfants, que ce soit avant ou après leur transition, sans réellement faire quelque chose de cette information. Cela me paraît pourtant pertinent dans le cadre de son sujet sur les paramètres qui conditionnent les transitions des personnes trans. Les personnes transmasculines qui ont déjà des enfants avant leur transition pourraient être découragées de transitionner, car elles doivent être des mères et il est à la fois socialement très stigmatisé de vouloir se détacher de ce rôle (là où l’indulgence pour les pères absents et plus élevée) et matériellement plus difficile de le faire puisque les mères (ou ceux qui sont censés l’être) sont souvent plus isolées dans la charge parentale et ont moins de personnes pouvant les suppléer suffisamment pour libérer le temps, l’énergie et l’argent nécessaire à une transition.  

Je comprends sur ce dernier point que l’étude de Beaubatie porte sur les personnes qui ont effectivement transitionné, et non sur les raisons qui peuvent empêcher celles qui ne le font pas, mais dire que « les femmes hétérosexuelles n’envisage jamais de transitionner » après avoir décrit ces parcours-type de personnes trans me paraît très inapproprié. Parle-t-on réellement de personnes qui n’envisagent jamais de transitionner, ou plutôt de personnes qui envisagent de transitionner mais ne le font pas car elles en sont plus empêchées que le hommes trans qui relationnent avec des femmes avant leur transition ? Ou de personnes qui le font mais que Beaubatie n’a pas croisées parce que la manière dont ses échantillons étaient rassemblés les avait exclues d’une manière ou d’une autre ? 

Les problèmes 

Psychiatrie 

Le livre commence par un chapitre sur l’histoire de la médicalisation et de la psychiatrisation de la transidentité en occident. Ce contexte peut permettre par la suite de voir les contraintes existantes dans le parcours des personnes trans interviewées, ainsi que les conceptions de la transidentités par rapport auxquelles elles se placent et se construisent. 

Dans ce chapitre, il apparaît assez clairement que la psychiatrisation de la transidentité est un élément contrôlant et limitant. Bien que ces pratiques soient beaucoup moins courantes en France aujourd’hui, à l’époque, il était dans les procédures standards de beaucoup de parcours publics de demander aux personnes trans de vivre dans leur genre désiré pendant deux ans sans avoir accès à la transition médicale avant de pouvoir recevoir des hormones, une épreuve organisée par les psychiatres pour tester la volonté de transition des patient’es. 

Vers la fin du chapitre, il mentionne toutefois que, si beaucoup du militantisme trans se pose en faveur de la dépsychiatrisation de la transidentité, certaines personnes trans s’y oppose, notamment par crainte que celle-ci ne mène à un déremboursement de la transition médicale. C’est en effet un argument courant dans les discours anti-trans : « Si vous n’êtes pas malade, alors la sécurité sociale ne devrait pas rembourser vos opérations. » 

Il note une fois que ces deux revendications « rendent le problème insoluble » mais plus tard dans le même chapitre qu’elles sont « loin d’être incompatibles » sans expliquer pourquoi. Ces affirmations sont déjà confuses, mais je peux imaginer ce qu’il essaye de dire. Son propos n’est pas militant, il est descriptif des dynamiques de la communauté trans, dans laquelle plusieurs groupes se construisent en oppositions les uns aux autres, quand bien même leurs revendications pourraient être compatibles. Toute personne trans qui a été sur Twitter un jour le sait. Ces affirmations semblent aussi être tirées du travail de Judith Butler, et je ne sais pas quelle proportion en est une citation directe, ou une interprétation par Beaubatie. 

Dans l’intérêt des personnes qui liront cet article, je me permets de résumer rapidement pourquoi ces deux positions ne sont pas incompatibles. Beaubatie ne le fait pas car son but n’est pas de proposer des alternatives politiques, mais cela me semble important à avoir en tête. La sécurité sociale n’est pas là pour prendre en charge les soins des personnes malades. Elle est là pour prendre en charge les procédures médicales et les traitements médicaux qui améliorent la santé des individus et la santé publique. Les soins liés à la grossesse et à l’accouchement sont remboursés, non pas parce que ce sont des maladies, mais parce que ces soins permettent d’améliorer considérablement la santé des personnes enceintes et/ou de leurs (futurs) enfants. De la même manière, on peut considérer que les personnes trans ne sont pas malades mais savoir que l’accès à la transition médicale améliore à la fois leur santé personnelle et leur intégration dans la société (donc améliore le fonctionnement de la société dans son ensemble) et considérer que sa prise en charge fait alors partie des missions de la sécurité sociale. 

Quoiqu’il en soit, le problème principal ne réside pas là, mais dans le fait que Beaubatie oppose ces deux luttes en qualifiant la lutte pour la dépsychiatrisation de « symbolique » en opposition à celle pour le remboursement des soins qui serait matérielle. Il la désigne aussi comme une lutte plus investie par les personnes de classe sociale supérieures, tandis que les personnes de classes plus populaires seraient plus inquiètes de la question du remboursement. 

Qu’on soit clair : j’ai beaucoup de problème avec la lutte pour la dépsychiatrisation de la transidentité. Je suis même précisément en train d’écrire un livre sur le sujet. Notamment car, il est vrai, un certain nombre de personnes traitent cette lutte comme symbolique : le but est de ne pas avoir l’air malade, de ne pas être pointé du doigt comme fou, parce que c’est humiliant, parce que c’est une question de dignité. Les symboles sont importants, c’est vrai aussi. Mais la psychiatrisation n’est pas (juste) symbolique. La psychiatrisation, c’est empêcher des personnes trans de transitionner pendant des années tant qu’elles ne sont pas jugées assez sûres d’elles ou intégrées socialement. La psychiatrisation, c’est le fait qu’il est encore légal en France d’enfermer et de droguer contre leur consentement les patient’es jugé’es trop fols pour consentir. Je suis donc furieux contre toutes les prises de position pour la dépsychiatrisation de la transidentité qui sont uniquement symbolique et/ou pour les personnes trans, et non contre le contrôle psychiatrique dans son ensemble, pour tout le monde. 

Mais qualifier la lutte contre la psychiatrisation de symbolique et comme se situant sur des enjeux différents et moins concret que celui du remboursement est faux et grave. Le mouvement antipsychiatrie a des décennies de lutte derrière lui. Beaubatie vient lui-même de passer un chapitre entier à expliquer en quoi la psychiatrisation crée des barrières très concrètes et sévères à la transition. La dépsychiatrisation n’est pas une lutte symbolique, Beaubatie le sait, ses propres recherches et son propre livre le montre, mais il décide quand même d’affirmer l’inverse

Non-binarité et bisexualité 

À quelques moments dans son livre, Beaubatie mentionne l’existence des personnes non-binaires. Ces moments sont relativement rares et, dans les statistiques qu’il présente, on ne retrouve que les hommes trans et les femmes trans, bien que l’échantillon quantitatif contienne aussi des personnes non-binaires.  

Ce constat peut être décevant, mais il est en quelque sorte compréhensible. Si le sous-titre du livre est différent, celui de sa thèse était « Genre, santé et sexualité dans le parcours d’hommes et de femmes trans en France ». Son sujet porte sur les hommes et les femmes trans, pas les personnes non-binaires. Pourquoi pas ? 

Les personnes non-binaires qui ont répondu au questionnaire sont par ailleurs prises en compte dans le travail sur les rapports aux espaces trans. Beaubatie parle alors à plusieurs reprises de personnes assignées femmes à la naissance et assignée hommes à la naissance plutôt que d’hommes et de femmes trans. Ces termes sont peu appréciés de beaucoup de personnes trans – moi y compris – mais ils ont du sens en l’occurrence puisque c’est comme ça que le questionnaire était formulé. Les personnes entraient leur sexe assigné à la naissance, puis le genre auxquelles elles s’identifiaient actuellement, entre autres question. C’est donc effectivement sur ces termes que les statistiques sont basées. 

En revanche, les personnes non-binaires ne sont pas analysées séparément des autres. Lorsque Beaubatie répartie les personnes trans en plusieurs groupe selon leur réponse à la question libre « En termes d’identité de genre, comment vous décririez vous actuellement ? » il ne sépare pas les hommes, les femmes et les personnes non-binaires mais les personnes qui ont répondu uniquement femme ou homme, et les autres, qui inclus donc les personnes non-binaires, mais aussi les personnes qui ont répondu femme trans ou homme trans. Cette distinction n’est pas absurde, elle lui permet de séparer les groupes qui s’identifient plus ou moins au terme trans, et je suis personnellement assez intéressé par l’idée d’étudier les personnes trans en termes de quels sont leur parcours de transition, plus que de quels sont leur identité de genre spécifique. J’ai peut-être plus en commun avec un personne non-binaire qui transitionne médicalement de manière similaire à moi qu’avec un homme trans qui ne transitionne pas médicalement, au moins sur certains points. Nous rassembler de cette manière a du sens. 

Néanmoins, le reste du traitement de la non-binarité dans le livre me rend peu optimiste sur le fait que ce traitement soit réellement lié à une volonté de prendre en compte les personnes non-binaires de cette manière spécifique, et non juste l’effet de ne pas avoir voulu réfléchir à leur sujet. 

En effet, Judith Butler y est mégenré’e. Comme son coming out à ce sujet a eu lieu après la recherche et peu avant la publication du livre, je peux imaginer que Beaubatie et ses éditeurices n’en avait simplement pas entendu parler avant la sortie du livre, mais c’est quand même assez gênant. 

Beaubatie n’utilise pas d’écriture inclusive dans le livre. Il en a bien sur le droit, et ce simple fait n’est pas en soit anti-non-binaire, mais il résulte dans des phrases douteuses qui commencent par « les trans’ et non-binaires » et continue par « ils et elles », un problème qui aurait par ailleurs été réglé facilement si Beaubatie avait utilisé les termes « les personnes trans » et « les personnes non-binaires » plutôt que « les trans’ » et « les non-binaires » sans jamais justifier ce choix. 

Plus confus encore, lorsqu’il décrit les trois rapports-types au milieux trans et aux institutions, il les nomme. Les membres du premier groupe qui tentent le plus d’adhérer aux normes de genre sont désigné’es comme « les conformes », les membres du deuxième groupe qui utilisent les ressources fournies par les espaces trans pour leur transition, mais ne s’y investissent pas particulièrement sont désigné’s comme « les stratèges », et les membres du troisième groupe, militant et plus éloignés des normes de genre sont désigné’s comme… « les non-binaires ». A partir de ce moment, « les non-binaires » désignera donc, non pas des personnes non-binaires, mais les personnes trans militantes, créant des absurdités comme « la forte représentation des FtMs dans le groupe des non-binaires ». Ce groupe auraient pu être désigné par n’importe quel autre terme comme « les militants », par exemple, mais Beaubatie a choisi de volontairement créer une confusion entre les personnes non-binaires, les personnes militantes, et les hommes trans. 

Les personnes bi n’existent pas vraiment non plus. Dans les tableaux de présentation des résultats de l’échantillon quantitatif, on peut voir que l’option « attiré’e  par les deux sexes » existe et que, suivant les groupes, la proportion des personnes l’ayant cochée va du simple au triple, mais Beaubatie n’en touche pas un mot de tout le livre dans le texte. 

C’est d’autant plus surprenant qu’il passe quelques pages à parler du fait que plusieurs hommes trans se désigne comme gay tout en ayant jamais relationné avec des hommes et en ayant peu de certitudes de réellement vouloir le faire un jour, ou du fait que parmi les hommes trans se déclarant « plutôt ou uniquement attiré par les hommes » 16 % sont en couple avec des femmes. 

Il traite ces résultats contre-intuitif par le prisme de la difficulté à vivre une promotion sociale, comme je l’ai mentionné plus haut. Les hommes trans sont mal à l’aise avec leur gain de privilège et avec le fait de prendre une place de dominants, et cherchent donc à vivre et/ou définir leur masculinité de manière moins normée. Un homme trans qui n’a jamais eu de relation avec des hommes déclare : « Être pédé, c’est déjouer quand même déjà quelque part une norme […] ça ne me fait pas chier si on me prend pour un pédé dans la rue. Ça me fait chier par exemple qu’on me prenne pour un hétéro. Et en même temps, je sors avec une femme. » Beaubatie commente « ce phénomène [d’homme trans qui aspirent à l’homosexualité] témoigne sans doute moins des attirances homosexuelles des FtMs que de leur réticence à se dire hétérosexuels. » 

Je ne suis pas forcément en désaccord avec cette analyse. Chez les hommes trans issus de milieux féministes ou queer militants et/ou qui les fréquentent encore beaucoup, la difficulté à se présenter comme un homme hétéro est évidente. Mais dans un contexte où Beaubatie ne parle jamais de bisexualité, et où ses statistiques montrent que les hommes trans sont, de toutes les personnes trans interviewée, les moins susceptible de se dire attirés par les deux sexes, il me paraît quand même intéressant de se demander dans quelle mesure une partie de ces hommes trans sont bi, mais peine à s’identifier comme tel du fait de la stigmatisation de la bisexualité. 

Certains des raccourcis et groupement faits dans le livre son compréhensibles car une certaine quantité de simplification est toujours nécessaire pour faire des statistiques sur une population. Il faut trancher, toujours un petit peu arbitrairement, qui appartient au groupe A, qui appartient au groupe B, et on ne peut pas avoir 25 groupes pour faire dans la précision s’il on veut des statistiques utilisables. Je l’entends. 

Mais l’effacement des personnes non-binaire et dans l’effacement des personnes bi se répète à travers tout le livre, y compris à des moments où autre chose aurait été raisonnablement possible – omme dire le mot bi ne serait-ce qu’une seule fois en 190 pages –, d’une manière qui, couplé avec d’autres éléments comme le fait de se réapproprié le terme « non binaire » pour en faire une catégorie complètement différente de ce qu’elle désigne d’habitude laisse à penser que ces thèmes sont au mieux complètement ignoré, au pire volontairement sabotés

Cet effacement se fait par ailleurs aussi au détriment des personnes trans plus binaires, qui, lorsqu’elles décrivent leur genre comme « homme » ou « femme » plutôt que « homme trans » ou « femme trans » (ce qui ne veut pas dire qu’elles ne s’identifient pas au terme trans par ailleurs) et qu’elles font des chirurgies génitales et un changement d’état civil (toutes deux obligatoires pour avoir des papiers à jours) sont considérées comme adhérant aux normes de genre et ayant du respect pour les normes institutionnelles, ce qui n’est pas nécessairement le cas. 

Socialisation primaire 

La question de la socialisation primaire est un point souvent douloureux dans la communauté trans, et source de divers débat et conflit. L’enjeu est de se demander à quel point et en quoi les personnes trans peuvent être influencée par une éducation « de l’autre sexe » qu’elles auraient reçue avant leur transition. Les hommes trans ont-ils internalisé des injonctions qui leur auraient été données en tant que (présumées) femmes ? Les femmes trans ont-elles internalisées des injonctions qui leur auraient été données en tant que (présumés) hommes ? 

Certaines personnes considèrent les personnes trans comme ayant d’abord grandit dans leur sexe assigné, et ayant intégré les normes et injonctions de ce sexe. Elles conserveraient ces apprentissages au cours de leur transition et seraient donc assez différentes des personnes cis après leurs transition, puisque portant un bagage d’éducation genrée très distinct. 

Dans mon expérience, les personnes transmasculines sont plus susceptibles d’adhérer à cette idée. En effet, elles sont souvent plus mal à l’aise avec leur changement de place sociale car celui-ci les met dans une position dominante qu’elles ont souvent critiquée et craint par le passé et qu’elles ne veulent pas incarner – c’est aussi un des sujets explorés par Beaubatie. Affirmer qu’elles seront toujours fondamentalement différentes des hommes cis et plus sensibles aux violences misogynes permet d’apaiser leur malaise et leur culpabilité en se convainquant qu’elles ne peuvent pas et n’occuperont jamais la place redoutée de dominant violent. 

À l’inverse, cet argument est couramment utilisé pour justifier des violences contre les personnes transféminines, qui sont donc moins susceptibles d’y adhérer. Dans le contexte transféminin, l’idée d’une socialisation primaire fortement conditionnante se traduit par l’exclusion des personnes transféminines des espaces féminins et en particulier des espaces féminins supposé protéger de la misogynie puisqu’elles sont suspectées d’importer leur éducation masculine violente dans ses espaces. Cette croyance se trouve derrière de très nombreuses lois et mesures anti-trans comme le fait de bannir les personnes trans des toilettes publiques, d’envoyer les personnes trans des prisons pour leur sexe assigné – en dépit du fait que, notamment pour les personnes transféminines, cela les met dans un danger extrême –, ou d’interdire aux personnes trans l’accès à des lieux et ressources de protection contre les violences domestiques, sexuelles et/ou misogynes. 

De l’autre côté et pour toutes ces raisons, certaines personne trans critique fortement toute idée de socialisation primaire. Celle-ci permet la déresponsabilisation des personnes transmasculines dans leurs comportements misogynes et l’exclusion des personnes transféminines – et à terme de toutes les personnes trans – de nombreux espaces nécessaires, elle ne peut donc pas être soutenue. Plutôt, ces personnes argumentent que beaucoup de personnes trans n’ont pas eu la même socialisation que les personnes cis assignée au même sexe

Beaucoup de personnes transféminines par exemple ont vécu des violences misogynes en grandissant : elles montraient des signes de féminités, stigmatisés et interdits du fait de leur assignation, qui ont été violemment réprimés. Cette expérience est à plein d’égards plus similaire de celle des filles cis qui ont été victimes de violence du fait de leur féminité qu’à l’expérience typique des garçons cis*. 

À l’inverse, beaucoup de personnes transmasculines ont appartenu à des groupes de garçon avec une intégration plus ou moins totale. « Alistair, c’est pas vraiment une fille, ça compte pas. » est une phrase que j’ai entendu dans mon adolescence. Et, si cette expérience n’est pas extrêmement rare chez les femmes cis, elle prend souvent fin au passage à l’adolescence ou à l’âge adulte, où la pression de l’hétérosexualité se fait de plus en plus grande et ou les divergences de genre des (présumées) filles deviennent beaucoup moins acceptables. 

La position de Beaubatie se situe quelque part au milieu de ces deux visions et, parfois, cette constatation est intéressante et juste

Par exemple, il explore comment la transition des hommes trans est souvent un processus progressif. Beaucoup d’entre eux quittent petit à petit la féminité et leur rôle de femme, à la fois par leur expression de genre et par leur sortie de l’hétérosexualité (à ce moment-là, en relationnant avec des femmes). Cette expérience montre que, même avant le début « officiel » de leur transition, ils ne sont plus dans une position de socialisation typiquement féminine. Considérer qu’ils ont eu les mêmes expériences de socialisation que les femmes jusqu’à leur transition serait faux. Mais aussi, leur relation complexée à leur nouveau statut d’homme pour un certain nombre d’entre eux montre que leurs expériences passées de femmes – ou en tout cas de non-homme – influencent leur rapport à leur position d’homme actuelle

Il explore également l’interview d’une femme trans qui témoigne avoir été victime de multiples violences homophobes et transmisogynes dans son enfance et son adolescence, à l’école et de la part de son père notamment, jusqu’au moment où elle a « décidé de devenir un garçon » à 14 ans, et d’embrasser la violence et la colère comme moyen de s’en protéger. Son parcours est clairement marqué par des violences motivées par sa féminité, et le décrire comme une socialisation typique de garçon serait faux. Mais on voit aussi que, dans le contexte qui était le sien et où la féminité sous toutes ses formes était interdite elle n’a eu d’autre choix que de s’approprier une forme de masculinité pour survivre à ces violences, ce qui n’est pas non plus typique des parcours des filles cis. 

Reconnaître cette complexité au sein de parcours des personnes trans où les injonctions féminine et masculine se rencontre sans que l’une soit forcément plus clairement que l’autre imposée ou assimilée par la personne me paraît important. Les personnes trans n’ont pas des parcours de vie de personnes cis, et se poser la question de la socialisation comme n’ayant que deux réponses, socialisé’e comme une fille cis, ou socialisé’e comme un garçon cis, est forcément voué à l’échec. 

Cependant, Beaubatie produit aussi des analyses basées sur une présomption de socialisation genrée qui me paraissent fausses et dangereuses

Il constate notamment que les femmes trans ont tendance à adhérer plus fortement au normes de genres binaires traditionnelles (difficile par ailleurs de savoir exactement par quel échantillon et quelles questions il arrive à cette conclusion) et explique ce phénomène par le fait que les « hommes ou  [les] personnes qui l’ont longtemps été ont intérêt à défendre le classique scheme de la différence des sexes » alors que « ce sont les personnes qui ont longuement été des femmes qui ont le plus intérêt à s’en défaire. » 

Dire que les femmes trans ont « intérêt » à défendre les normes de genre, alors même qu’elles en sont souvent les premières victimes et qu’au sein même de l’échantillon de Beaubatie plusieurs témoignent des violences vécues à cause de ces normes, de décennies passées au placard à cause de ces normes, etc. est scandaleux. Considérer que les hommes trans ont été « longuement des femmes » alors qu’il commente lui-même le fait que les hommes trans ont tendance à transitionner jeune, et que son échantillon qualitatif contient plusieurs femmes trans qui ont transitionné depuis plus de 30 ans est aussi au moins douteux. 

Par ailleurs, de nombreux autres paramètres qu’une présumée socialisation masculine peuvent expliquer ce déséquilibre. Par exemple, l’échantillon des femmes trans est plus âgé. Les normes qu’elles doivent atteindre pour avoir accès à la transition médicale sont souvent aussi plus sévères que celles des hommes trans (par exemple, l’obligation de chirurgie génitale pour le changement d’état civil là où l’hystérectomie suffit pour les hommes trans) et elles sont donc plus contrainte de s’y soumettre, et peut-être, dans ce processus, de se convaincre de leur bien fondé. 

Autre fait intéressant sur le sujet, Beaubatie mentionne que plusieurs des femmes trans (notamment plus âgées et plus aisées) expliquent avoir fait l’interview pour montrer une face différente des femmes trans que celles présentent dans les médias. Elles défendent qu’il est possible d’être une femme trans, d’avoir un bon métier et d’être intégrées dans la société et qu’elles sont loin du cliché de la folle (dans le sens homme gay efféminée) ou de la prostituée. Elles sont dans une perspective assimilationniste et cela se reflète dans les statistiques recueillit qui montre que les femmes trans plus âgée et plus stable financièrement tendent à être plus assimilationniste que les autres personnes trans. 

Mais les hommes trans assimilationnistes n’ont pas les mêmes enjeux. En effet, puisque les hommes trans sont très invisibles dans les médias (et l’était d’autant plus à l’époque qu’aujourd’hui) leur combat n’est pas dans la contradiction des clichés. Il est dans la perpétuation de l’invisibilité. Ils ont donc tout intérêt à ne pas parler aux sociologues et à ne pas répondre de formulaire : leur but est justement de ne pas exister. 

Bien que cela soit difficile à prouver, je pense que ce phénomène explique en partie le déséquilibre au sein des échantillons de Beaubatie. Chez les femmes trans, les personnes qui veulent subvertir comme celles qui veulent être assimilées dans la société ont toutes intérêt à témoigner de leur expérience, il rencontre donc les deux. Chez les hommes trans, seules les personnes qui veulent subvertir (ou en tout cas militer) ont intérêt à témoigner de leur vécu. Celles qui veulent être assimilées dans la société ont plutôt intérêt à jouer la carte de l’invisibilité, qui leur est plus accessible qu’aux femmes trans. Il ne rencontre donc que les premières. Conclure sur cet échantillon que les femmes trans sont plus assimilationnistes que les hommes trans est, à mon avis, biaisé par la nature de l’échantillon. 

* Il serait trop long de développer cela aujourd’hui, mais je me permettrais quand même de noter que les discussions sur la socialisation primaire ont toujours une vision très caricaturale, hétéro, valide et blanche de ce que veut dire « être socialisé’e comme une fille » ou « être socialisé’e comme un garçon ». Les deux « camps » vont par exemple souvent considérer que les garçons sont socialisés à être dominant, prendre de la place et ne pas se poser de question, soit pour dire que les femmes trans ont cette expérience aussi, soit pour dire que les femmes trans qui ont été victimes de violences misogynes du fait de leur féminité n’ont pas eu « une socialisation de garçon ». Mais les garçons gays qui vivent les mêmes violences dans l’enfance sont bien des garçons. Les garçons racisés à qui on apprend à se faire petits et silencieux pour compenser la présomption de violence (négative dans leur cas) qui leur est assignée sont aussi des garçons. Parfois, être socialisé’e comme un garçon veut dire se faire harceler sexuellement par ses camarades masculins, et/ou travailler à ne surtout ne pas être vu comme dominant pour ne pas se faire tabasser – ou pire – par la police.  

Immigration et racialisation 

À au moins deux reprises, Beaubatie fait des parallèles entre les parcours des personnes trans et celui des personnes immigrées et/ou racisées. Ces parallèles s’inscrivent dans l’idée matérialiste qu’être un homme ou une femme est au moins en partie une classe social. Généralement, cette idée se présente en parallèle avec celle des classes sociales lié à au capital financier et culturel : il y a des femmes et des hommes comme il y a des prolétaires et des bourgeois, et il y a des personnes trans comme il y a des personnes qui naissent et grandissent dans une de ces classes et sont un jour adulte dans l’autre : les transfuges de classe. Cette idée a son intérêt et peu produire des analyses intéressantes, je ne la rejette pas. Mais Beaubatie écrit aussi des parallèles avec les vécues des personnes immigrées et/ou racisées qui sont, à mon sens, ignorant et absurde au mieux, raciste au pire. Les classes de races et les mobilités entre elles ne fonctionnent tout simplement pas comme les classes de genre/sexe, c’est notamment pour ça que les concepts de personne transgenre/transsexuelle et de personne « transraciale » (dans le sens de transition de race, pas dans le sens d’adoption transraciale) sont traitées très différemment. 

La première occurrence de cette comparaison se fait à propos des hommes trans qui serait dans un entre deux de solidarité entre les femmes et les hommes et devrait choisir l’un au l’autre : 

« Fabien semble s’inscrire dans une solidarité de classe avec les hommes cis de son environnement […] davantage qu’avec son groupe de sexe d’origine. Ce phénomène rappelle le cas, étudié par Christelle Hamel, de certaines descendantes d’immigrés d’origine maghrébine qui privilégient une solidarité de race avec les hommes de leur famille plutôt qu’une solidarité de sexe avec les femmes blanches. » 

Ici est présentée le cas des femmes racisées vivant dans des pays en majorité blancs qui sont souvent située entre deux groupes avec lesquelles elle partage à la fois un vécu de marginalisation (être femme ou être racisé’e) et un vécu de domination (domination raciale de la part des femmes blanches, domination genrée de la part des hommes racisés). Il est de ce fait difficile pour elle de trouver un soutient qui ne soit pas teinté par de la domination chez des personnes qui, par d’autres aspects, devraient les comprendre ou être des alliées naturelles. 

Le cas des hommes trans serait aussi celui de personne situées entre deux groupes, un avec lequel ils partagent un vécu de domination, mais passé (celui d’avoir été des femmes) et un rapport de domination, mais réciproque (ils sont hommes, elles sont des femmes, ils sont trans, elles sont en grande majorité cis), et un autre avec lequel il partage un vécu de domination, mais en tant que dominant (ils sont des hommes) et un rapport de domination, mais qui est le même qu’avec l’autre groupe (trans – cis). La situation est loin d’être équivalente

Par ailleurs, il me semble qu’un des enjeux de la solidarité entre les femmes racisées et les hommes racisées est celui du fémonationalisme. Les violences misogynes sont instrumentalisées à des fins racistes en prétendant que les hommes racisés sont la principale source de ces violences. Dans ce contexte, s’allier à des femmes blanches qui valident ces arguments ou les ignorent renforcera toujours le racisme vécu par les hommes racisés et le racisme vécues par les femmes racisées à terme. Si elles privilégient la solidarité de race à la solidarité de sexe, c’est que la solidarité de sexe vient souvent au prix d’une aggravation du racisme, notamment subie par elles et leur proche. 

L’enjeu le plus proche que je puisse imaginer pour les hommes trans est que leur solidarité avec les femmes cis se fait souvent sur le dos des femmes trans. C’est à nouveau l’enjeux de la socialisation primaire : les hommes trans qui justifie leur solidarité avec les femmes par un vécu commun le font souvent en se présentant comme des hommes traités socialement comme des femmes et, par contraste, en présentant les femmes trans comme des femmes traitées socialement comme des hommes, qui ne partageraient donc en réalité pas les vécus fondateurs de la solidarité féminine auxquels les hommes trans, eux, auraient accès. 

Malheureusement, Beaubatie ne mentionne pas les femmes trans une seule fois dans ce passage, et je n’ai personnellement jamais de ma vie lu un homme trans dire « j’aimerai faire solidarité avec les femmes cis mais j’ai peur de renforcer la transmisogynie se faisant », je doute donc assez fortement que ce soit le sujet de cette discussion. Quoiqu’il en soit les questions de la transmisogynie (double marginalisation visant des personnes qui ne sont dominantes sur les hommes trans par aucun aspect) et du racisme visant les hommes racisés (marginalisation visant des personnes qui sont aussi dominantes sur les femmes racisées de manière genrée) sont encore très différentes. 

Le deuxième moment où cette comparaison apparaît est dans la conclusion :  

« Cet ouvrage conçoit le changement de sexe comme une expérience de transfuge mais […] il aurait aussi pu l’envisager comme une expérience migratoire. […] Nombreux sont ceux qui vivent dans l’angoisse quotidienne de la réassignation à leurs origines, celle-ci invalidant leur légitimité à vivre là où ils ont choisi de s’établir. » 

Parler de « choisir », qu’ils s’agissent du pays d’arrivée de personnes migrantes ou du sexe d’arrivée de personnes trans me paraît un choix de terme qui ne s’applique pas à l’ensemble de ces populations. Mais plus dérangeante encore, l’affirmation que les personnes qui ont immigrées ne s’identifieraient plus à leur culture d’origine, et vivrai dans la crainte d’être associée à celle-ci. Si cela arrive sûrement, il me semble que les personnes ayant immigré revendiquent souvent à la fois leurs origines et leur appartenance à leur lieu de vie actuel, là où les personnes trans revendiquent rarement les deux sexes à la fois

De ce fait, leur crainte de « réassignation » n’est pas de la même nature. Les personnes trans craignent d’être ramenées à leur sexe de naissance car elles se sont volontairement détachées de celui-ci et ne s’y identifient pas ou plus. Les personnes immigrées qui craignent d’être ramenées à leurs origines le craigne parfois y compris quand elles s’y identifient par ailleurs encore pleinement car cette réassignation est souvent motivée par le racisme et porteuse des clichés et fantasmes que l’interlocuteurice associe à ces origines. 

Mettre en parallèle ces deux vécus est une négation du racisme qui est responsable en bonne partie du rapport complexe que les personnes migrantes peuvent avoir à leurs origines, qui est un enjeu différent de ce qui dérange les personnes trans dans le fait d’être perçue comme appartenant à leur sexe de naissance

Ces parallèles sont tous mauvais – indépendamment même du fait qu’ils me semblent racistes, mais je ne suis pas la meilleure personne pour en juger – et ne servent aucun rôle dans le livre. Les paragraphes en question auraient pu être supprimés sans que le propos en pâtisse, au contraire.  

Conclusion 

Je n’ai pas envie de rejeter cette lecture et de désigner Transfuge de sexe comme un torchon sans intérêt. Je comprends le travail qu’essaie d’effectuer Beaubatie dedans, et lorsqu’il fait effectivement ce travail, les résultats sont intéressants. Je ne déconseille donc pas non plus sa lecture, notamment pour les personnes qui ferait de la recherche et qui, du fait de leurs connaissances préexistantes sur le sujet, se pensent capables d’avoir un regard critique sur ses failles. 

En revanche, je pense qu’il est difficilement utilisable comme une introduction à la sociologie trans, ou comme une référence solide sur laquelle se baser et à recommander aux personnes qui cherchent à se former sur le sujet. (Je pense à toi, le gars qui a commenté sous ma vidéo que je manquais clairement de base en sociologie et qu’il fallait que je lise Beaubatie pour comprendre que « Si des mecs trans décident de perpétuer des violences misogynes ce n’est pas dû à leur masculinité, ce sont juste de mauvaises personnes. ») 

Le livre comporte des lacunes en termes d’échantillon et d’interprétation qui ne sont malheureusement pas nommée suffisamment pour que je puisse personnellement l’accepter comme juste une limite du travail et non pas un manquement. 

Il comporte aussi des analyses (ou manque d’analyse) qui me semble fondées sur des croyances ignorantes voire carrément violentes, notamment sur les femmes trans et les personnes racisées. Dans ce contexte, je ne me vois pas le recommander à qui que ce soit sans avoir averti de ce point et précisé que c’était une lecture intéressante pour de la recherche plus que pour la formation ou de l’information. 

Il convient enfin de noter que, du fait de la date des échantillons et de l’évolution rapide des conditions de transition en France (changements légaux, nombre de médecins formés, accès à l’information, connaissances et opinions du grand public…), les statistiques présentées dans le livre et les parcours trans explorés ne sont probablement plus que partiellement représentatifs des réalités trans actuelles, indépendamment de la précision qu’ils avaient ou non à l’époque de leur production. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*