LES PERSONNES TRANS SONT-ELLES FOLLES ? | Transphobie, sanisme & antipsychiatrie

Cet article est une retranscription de cette vidéo :


Avertissement de contenu : transphobie, sanisme & psychophobie, racisme & antisémitisme, eugénisme, violences psychiatriques, violences sexuelles & inceste.

Introduction

Les personnes trans sont folles. C’est en tout cas ce qu’on m’a dit sur Facebook, et j’aurais donc été enclin à le croire, mais sur Facebook on m’a aussi dit que était mon année grâce à cette femme qui fait pousser Jésus dans un champ de carotte :

Donc vous comprenez bien que ma confiance dans le célèbre réseau social a été quelque peu érodée. Et comme on ne peut donc plus faire confiance à Internet pour rien de nos jours j’ai décidé de mener l’enquête moi-même.

Partie 1 : Transphobie & Rationalité

Quand on parle de transphobie, ou plus généralement de ce qui peut amener une personne à refuser l’existence des personnes trans ou de soutenir et respecter leur transition on l’analyse souvent par le prisme de croyances et d’opinions sur le genre et le sexe.

Pour le dire autrement, on va souvent considérer que si quelqu’un dit : « les hommes trans sont des femmes » la raison première, c’est la définition que cette personne a du terme « femmes », qui serait pour elle, par exemple, les personnes avec des chromosomes XX ou les personnes avec une vulve ou n’importe quelle définition qui l’arrange dans une situation donnée plutôt que d’utiliser comme définition de « femmes » « les personnes qui s’identifient comme femmes » ou « les personnes qui vivent en tant que femmes » par exemple.

Et bien sûr, c’est en partie vrai. Et en général c’est la réponse qu’on va avoir si on demande à ces personnes de justifier leur position. Clairement, « Tu es une femme quoi qu’il arrive parce que tu as des chromosomes XX. » par exemple c’est quelque chose qu’on m’a déjà dit plusieurs fois.

Mais si on limite notre analyse de la transphobie à ça, on passe à côté de plusieurs autres gros paramètres et notamment celui qui nous intéresse aujourd’hui qui est la volonté d’être perçu·e comme rationnel·le.

Pour donner un exemple concret, je voulais raconter une anecdote de ma propre transition qui illustre très bien ça et qui a pas mal nourri mes réflexions sur le sujet au fil des années. C’était il y a 7 ans, et j’étais en train de faire mes études supérieures dans une école de théâtre. J’étais dans une petite classe de personnes donc on se connaissait tous bien, nos profs nous connaissaient bien personnellement etc.

Et, la première année, assez tôt, j’ai fait mon coming out trans et j’ai demandé à ce qu’on me genre au masculin. Mais, à l’époque, d’une part pour moi c’était pas encore très clair donc je pense que c’était confus pour les autres et d’autre part, j’avais pas encore décidé de changer de prénom ni de transitionner médicalement etc. donc globalement les gens ne comprenaient pas trop. C’est passé un peu à trav’ pendant an : j’étais encore casté sur des rôles de femmes et mon envie d’être genré au masculin était globalement vue comme mon délire dont personne n’avait trop à s’occuper. (Je n’utilise bien sûr pas ce mot au hasard.)

Et la seconde année, au tout début de l’année, je change de prénom. Et là, tout d’un coup, ça devient très concret pour tout le monde. Je dois prévenir à l’administration pour qu’ils changent les feuilles d’appel, du coup les profs doivent utiliser mon nouveau nom parce que c’est ça qui est écrit, les gens sont contents d’utiliser mon nouveau prénom et je pense que ça leur donne un signal un peu clair que je suis vraiment en train de transitionner et de ce qu’ils sont censés faire, à savoir : me genrer comme un mec et utiliser mon prénom de mec. Et ça se passe super bien.

Ça se passe super bien, sauf avec un prof qui, à un moment où moi je suis pas dans la pièce mais la majorité de la classe est là, dit : « De toute façon pour moi son vrai prénom ce sera toujours [mon prénom de naissance] et ce sera toujours une meuf. » Et je pense qu’à ce moment-là, il s’attendait à ce que les gens présents dans la salle aient une réaction de type : « Oui bien sûr, tu as raison, nous pareil. » Sauf que pas du tout. Tout le monde était juste un peu gêné et peut-être surpris et personne n’a approuvé son message.

Et à partir de là, ce prof se met soudainement à soutenir mon nouveau prénom, à faire des blagues dessus, mais vraiment pas des blagues transphobes des blagues pour performer et montrer son soutien etc. Et c’est un truc qu’il a plus vraiment remis en question après ça sur l’année.

Ici, on voit bien que mon professeur n’avait pas de convictions profondes sur mon sexe puisqu’il a changé d’avis ou à minima de comportement en 5 minutes. Ou en tout cas s’il en avait, elles n’importaient pas suffisamment pour les prioriser sur le fait de ne pas se faire vaguement juger par une classe de gamins de ans. On peut présumer que ça ne comptait pas tant que ça pour lui.

C’est pas le seul moment de ma transition où j’ai vu cet exact phénomène se produire et ces événements ont vraiment mis en lumière pour moi qu’un certain nombre de personnes, dans leur opinion de la transidentité, accordaient beaucoup moins d’importance à leurs propres convictions sur le genre et le sexe qu’au fait d’être perçues par le groupe auquel elles appartiennent comme ayant raison, essentiellement. Et donc elles miment juste l’opinion dont elles pensent qu’elle a la plus de chance d’être validée par la majorité et elles sont prêtes à changer d’opinion si la majorité change.

Et c’est quelque chose qu’on retrouve en fait beaucoup dans les rhétoriques anti-trans quand on les regarde.

Les personnes anti-trans seraient du côté de la raison et du bon sens et les personnes trans du côté de l’irrationalité et du délire.

Les personnes trans sont désignées à la fois comme ignorantes sur la manière dont le corps humain et le sexe fonctionnent, soit par bêtises, soit par refus de « regarder la vérité en face » et comme nourrissant des idées délirantes et irrationnelles sur leur propre corps et sur le sexe en général. Elles seraient dans le « déni de leur biologie », biologie qui serait un fait évident et visible que toute personne avec un peu de bon sens et d’objectivité pourrait constater.

En gros : « Tu es une femme. C’est un fait que le tout à chacun rational sait. Donc si tu penses que tu es un homme, c’est que tu t’es constitué une image de toi-même et de ton corps qui est complètement détachée de la réalité. Ou, pour le dire de manière un peu plus explicite, c’est que tu es folle. »

Et à l’inverse, si tu ne veux pas être fou, il suffit d’être d’accord avec tout le monde.

Il y a des personnes qui ont de fortes convictions sur le sexe et le genre. Mais il y a aussi toutes celles qui, comme dans mon exemple au-dessus, en ont en réalité beaucoup moins, mais sont attachées à l’idée de ne pas être perçues comme ayant des idées bêtes, ignorantes, ou délirantes, et vont simplement suivre la majorité parce que c’est en fait ça qui définit ce qu’il est acceptable de penser et de dire, bien plus que la vérité ou la rationalité des propos.

Tant que mon identité d’homme était considérée comme mon délire, mon professeur avait tout intérêt à ne pas être d’accord avec s’il voulait avoir l’air intelligent et rationnel. Mais au moment où l’opinion majoritaire dans notre groupe a changé et que les gens se sont mis à me percevoir et à me traiter comme un homme, alors continuer à me traiter comme une femme était vu comme quelque chose d’irrationnel et de délirant : « Pourquoi est-ce que tu traites Alistair comme une femme, alors que tout le monde sait bien que c’est un homme ? » Et à ce moment-là, pour avoir l’air rationnel et intelligent il fallait me traiter comme un homme. Et c’est donc ce qu’il a fait.

On voit bien qu’il s’agit très peu de ce que je suis réellement puisque j’étais globalement la même personne avant et après avoir changé de prénom, et bien plus de quelle est la réalité en laquelle notre groupe avait décidé de croire à ce moment-là.

Partie 2 : Conservatisme & Naturalisation

Cette structure dont je viens de parler, où un groupe décide de quelle est la réalité objective et évidente et dit que ceux qui ne sont pas d’accord avec sont fous elle n’est pas exclusive aux idéologies conservatrices, mais elle est particulièrement présente dans ce cas parce que ce sont des idéologies qui se basent beaucoup sur la naturalisation. C’est-à-dire sur le fait de présenter des choses comme naturelles, inévitables et immuables, et souvent bonnes, quand elles sont en fait socialement construites.

Par exemple, pour le sujet qui nous intéresse ici, ça va être de croire et/ou de faire croire que « les femmes sont des personnes qui ont des chromosomes XX et un vagin » c’est une constatation d’un fait naturel et pas une opinion. Alors que le mot femme n’a pas poussé dans un arbre, il a été inventé par des gens et donc sa définition aussi. Et il a évolué, et il précède de pas mal de siècles quand même la découverte des chromosomes sexuels donc il n’était évidemment pas défini comme tel à l’époque.

Ce processus se passe un peu tout le temps avec les idéologies conservatrices, et pas que mais on y reviendra plus tard. C’est aussi à plein d’égard ce qui se passe dans un bon nombre de discours racistes par exemple.

On va prétendre que X ethnie ou X population est naturellement plus violente, plus fainéante, plus lâche, plus douce, plus intelligente, etc. Et que le dire n’est pas raciste, mais une simple constatation de la réalité. Alors qu’en pratique les aptitudes et comportements de différents groupes sont d’une part évidemment influencés par le contexte social dans lequel ils vivent et pas juste leur nature, et d’autre autre part examinés, quantifiés, et jugés de manière inégale.

Pour donner un exemple concret, prendre les statistiques sur les populations qui sont en prison et dire : « Vous voyez, ça prouve que ces gens sont naturellement plus violents. » C’est complètement biaisé puisque les chances de se retrouver en prison ne sont pas du qu’à notre propension naturelle à la violence.

Elles sont aussi dues à est-ce qu’on évolue dans un contexte qui pousse à la violence, genre la pauvreté ? À à quel point on est susceptibles de se faire contrôler et arrêter parce que si deux personnes volent autant dans les magasins, par exemple, mais qu’il y en a une qui se fait deux fois plus contrôler par les agents de sécurité que l’autre ben elles ont pas les mêmes chances de finir en taule, évidemment. Et aussi, c’est quand même important de le dire, ça a beaucoup à voir avec ce qu’on considère comme une violence et a fortiori ici comme une violence qui doit être punie.

Dans un pays où on finit en taule quand on est SDF et qu’on vole un paquet de pâtes, mais pas quand on est politicien et qu’on détourne des centaines de milliers d’euros de fond public on ne peut pas décemment considérer qu’être en prison prouve qu’on est plus violent que quelqu’un qui ne l’est pas. Parce que, je suis désolé, mais détourner des fonds d’argent public, c’est violent.

Donc dire : « C’est pas raciste de dire que les Arabes sont violents, c’est juste vrai, regardez les populations en prison. » c’est de la naturalisation. C’est essayer de faire croire qu’on constate un fait naturel quand il est en réalité construit par la société.

Un autre exemple évident de cette attache à la nature et à la naturalisation dans les idéologies conservatrices, c’est le fameux « c’est contre nature » qui ne veut bien sûr rien dire. A minima pas quand on parle de choses qui en fait arrivent justement dans la nature, genre, au hasard, l’homosexualité.

Pour citer Montaigne juste parce que, au moins sur ce coup-là, je l’aime bien, et que ce texte a fait beaucoup de bien au moi ado handicapé et queer d’il y a ans :

Nous appelons contre nature ce qui advient contre la coutume. Rien n’est que selon la nature, quel qu’il soit.

Michel de Montaigne, Essais, Livre II, Chapitre 30

Si quelque chose arrive spontanément, c’est bien que c’est quelque chose qui fait partie de la nature. À moins qu’on considère que toute chose touchée et modifiée ou causée par l’homme cesse d’être naturelle, auquel cas on peut se demander pourquoi les gens qui pensent que le « contre nature » c’est mal le dis en tapant sur un clavier et en portant des vêtements dans une maison avec du chauffage.

Il est évident que la limite entre ce qui est considéré comme naturel (ou non naturel mais acceptable, genre les vêtements) et « contre nature » et devant être empêché est tout sauf naturelle, mais bien socialement construite.

Et cette confusion entre nature et construction sociale n’est pas là par hasard. Qu’elle soit consciente et calculée ou sincère, elle sert un but, qui est de rendre inquestionnable une définition de la société telle qu’elle devrait être en la faisant passer pour une constatation purement objective et rationnelle d’un fait naturel, et pas une opinion politique.

Si « les femmes ont forcément des chromosomes XX », par exemple, est une construction sociale et que la défendre est une opinion politique alors la critiquer et suggérer que l’on pourrait définir les choses autrement l’est aussi.

En revanche, si on arrive à faire passer cette information non pas pour une opinion mais pour une constatation qui ne découlerait que du bon sens et de l’observation de la nature, alors la critiquer ce n’est pas avoir une opinion politique, c’est remettre en question, voire être dans le déni de la nature, et cet irrationnel, absurde, et, on y revient, fou.

Et c’est très pratique ça pour les idéologies conservatrices parce qu’on vit dans une société où les fous ça ne s’écoute pas. Les fous ce sont ceux qui ont perdu du pied avec la réalité. Qui disent des choses absurdes et déconnectées et qu’il faut au mieux prendre en pitié, et au pire craindre, mais à qui on ne peut certainement pas donner du crédit ou de la responsabilité.

La folie, dans un système comme celui-là, est une arme politique très efficace qui sert deux buts à la fois : D’une part, désigner une personne comme folle ou une opinion comme délirante, c’est une manière très efficace de la décrédibiliser, voire de la faire taire.

Et d’autre part, comme le statut de fou est un statut rempli de violence et d’isolement, personne ne veut s’y faire mettre. Et ça dissuade donc aussi les personnes qui seraient plus ou moins déjà dans ton camp de s’en barrer un jour et encourage toute personne qui n’a pas vraiment d’opinion tranchée à se mettre de ton côté.

Si l’opinion majoritaire, par exemple c’est qu’être un homme ou une femme c’est un truc naturel défini par tes chromosomes et que toute personne qui dit le contraire est pointée du doigt comme folle, les personnes qui y croient ne vont pas avoir envie de remettre en question ces croyances, et les personnes qui ne savent pas trop ou n’ont pas encore d’opinion sur le sujet ne vont globalement pas essayer d’écouter les deux camps ou de se dresser en public pour défendre les personnes trans parce qu’elles ne veulent pas risquer de devenir les folles.

Et à l’inverse, dans des cas où cette norme pourrait être amenée à changer, comme dans l’exemple que je donnais au début, les personnes indécises et/ou qui veulent surtout ne pas avoir l’air folle se mettrait à respecter le genre des personnes trans pour ne pas avoir l’air d’abruti arriéré, essentiellement.

Un autre exemple plus individuel de cet usage de la folie, c’est celui des violences sexuelles et sexistes. Des mecs qui dès le moment de la rupture ou le moment où les accusations arrivent de la part de compagne et d’ex-compagne disent « Elle est complètement folle. », je pense qu’on en a déjà tous vu.

Et l’objectif est le même : être celui qui contrôle ce qu’on définit comme la vérité. En l’occurrence ici : « Je suis un mec bien et elle invente des mensonges pour attirer l’attention et me faire du mal. » et s’assurer que personne d’autre n’écoute ou ne défende l’autre parti en disant que sa version de la réalité est délirante et que toute personne qui y croit est folle.

Et je dis que c’est un exemple individuel dans le sens où il s’agit souvent d’accusations faites à une personne spécifique, pas un groupe comme « les personnes trans », mais le phénomène est systémique. Il existe parce qu’on traite collectivement les fous d’une manière qui fait de l’accusation de folie une arme très efficace et qu’il y a tout un système mis en place pour soutenir ces accusations.

Notamment d’une part les médias qui les relaient dans le cadre d’affaires plus ou moins publiques. Mais aussi et surtout le système psychiatrique qui est à plein d’égard fondé pour faire exactement ça : séparer les fous des saint d’esprit.

Et « les fous », dans pas mal de cas, ce sont des personnes victimes de violence et la psychiatrie n’a pas beaucoup de scrupules à les enfermer et à nier cette évidence.

Partie 3 : Psychiatrie & Contrôle Social

Cette utilisation de la folie, et dans le même temps, de la psychiatrie, comme une arme politique qui vise à instaurer et à maintenir une définition de la réalité acceptable et présentée comme rationnelle et évidente et à faire taire ou disparaître les personnes qui s’y opposent et la questionnent, c’est entre autres ce qu’on dit quand on dit que la psychiatrie est un outil de contrôle social.

Bon, j’ai bien conscience que ça fait beaucoup d’un coup. A fortiori quand on n’est pas familier·e avec l’antipsychiatrie ou l’histoire de la psychiatrie mais du coup je voulais prendre le temps dans cette partie de revenir sur deux points historiques de la fondation de la psychiatrie telle qu’elle existe aujourd’hui qui sont de bons exemples de ce dont je veux parler ici et qui rendront le propos bien plus concret.

Emil Kraepelin

Le premier ce sont les travaux d’Émile Kraepelin, considéré par beaucoup comme « le père de la psychiatrie moderne », et qui est en gros celui qui a eu l’idée de créer des diagnostics avec des listes de critères pour rendre tout ça un peu plus « objectif » entre guillemets et quantifiable – ce qu’on fait encore dans le DSM de nos jours par exemple – et qui a plus ou moins inventé les diagnostics de bipolarité et de schizophrénie. Pas en ces termes, mais c’est de ça qu’il s’agit et sur ça que se base ces diagnostics plus modernes.

Et donc ce monsieur considérait qu’il y avait deux types de malades mentaux :

  • Ceux pour qui la maladie venait d’un facteur extérieur, d’un événement dans leur vie, et qui pourraient être soignés.
  • Et les autres, notamment du coup en l’occurrence, les personnes bipolaires ou schizophrènes dont la folie viendrait de quelque chose au sein des personne malades elles-mêmes qui serait incurable et pour lesquelles il prescrit donc l’asile à vie.

À propos de ces derniers, il disait aussi :

« Le fou est dangereux et le restera jusqu’à sa mort qui, malheureusement, n’arrive que rarement rapidement. »

Emile Kraepelin, La folie maniaque-dépressive, présenté par Jacques Postel et David F. Allen

Globalement pas quelqu’un de très sympathique. Et je vous ai même pas encore parlé du fait qu’il était contre l’école publique parce qu’en donnant sa chance à tout le monde on contribue à affaiblir la race allemande. En 1920.

Et la cooccurrence de cette pensée binaire sur la santé mentale et de son eugénisme et de son racisme décomplexé n’est pas un hasard. La première est faite pour servir la seconde.

La séparation entre les personnes qui ont juste des problèmes de santé mentale à cause d’un événement traumatique ou d’un contexte violent et les personnes fondamentalement folles, elle se fait en théorie sur la base de symptômes mais dans la pratique, elle se fait aussi sur la base du groupe social auquel chacun appartient.

Parmi les groupes qui sont particulièrement susceptibles d’être dans la seconde catégorie – celle des tarés – Kraepelin cite notamment les prostituées, les SDF et, vous l’avez peut-être vu venir, les Juifs.

Dans l’hypothèse où il serait statistiquement vrai que ces personnes présentent plus de problèmes de santé mentale, ce que je suis tout à fait est prêt à croire, il paraît facile, quand on a déjà fait le lien entre contexte violent et problème psy, de présumer qu’elles seraient dans la première catégorie des personnes qui vivent dans un contexte violent au quotidien et dont la santé mentale se dégrade en conséquence. Non, c’est pas très surprenant qu’être juif en Allemagne en , ce soit un peu tendu.

Mais ce n’est pas ça que Kraepelin essaie vraiment de dire avec sa dichotomie.

Ce qu’il essaie de dire, c’est qu‘il y a ceux qui font partie du groupe dominant et sûrement que s’ils ont des problèmes ça ne doit pas venir de de l’intérieur puisqu’ils sont d’une race forte et pure, et ceux qui font partie d’un groupe marginalisé qui sont tarés, littéralement, qui sont considérés comme ayant des tares, notamment génétiques, qui sont intrinsèques à leur classe ou à leur race et qui ne peuvent pas être soignés, et même qu’il faudrait empêcher de se reproduire pour ne pas que leurs tares se diffusent dans la population.

On marginalise les fous parce qu’ils sont fous, mais aussi, on désigne comme fous les personnes marginalisées, ce qui permet encore une fois de maintenir la croyance que ces personnes marginalisées-là sont intrinsèquement différentes et inférieures et que leur position de marginalisation dans la société est donc naturelle et qu’il faut la maintenir. La théorie de Kraepelin, en réalité, c’est qu’il y a des classes et des races qui sont naturellement tarées, qui sont donc plus souvent folles, et qu’il est donc naturel d’exploiter et d’exclure de la société.

Et vous allez peut-être me dire : « Ok, mais c’était il y a un siècle. La psychiatrie a évolué depuis ça. C’est pas parce que le mec qui a commencé à inventer ça était nazi que toute la discipline l’est forcément derrière. »

On va parler du dispositif « Mon soutien psy ».

Instauré en 2022, « Mon soutien psy » est un dispositif qui permet de se faire rembourser par la Sécurité sociale des séances de psychothérapie. Il est ouvert aux enfants, ados et adultes, sous quelques conditions, je vais vous les lire.

Ne sont pas concernées par le dispositif « Mon soutien psy » :

  • Les personnes suicidaires
  • Les personnes avec de l’anxiété ou de la dépression sévère
  • Les personnes avec des troubles du comportement alimentaire graves
  • Les personnes avec des troubles neurodéveloppementaux
  • Les personnes dépendantes à des substances psychoactives
  • Et les personnes ayant des troubles du comportement sévères, notamment par exemple les ayant mené à être exclues de leur établissement scolaire.

Arrivé là, on est en droit de se demander : « C’est pour qui alors ? » Et, ne vous inquiétez pas, on a aussi une liste pour ça.

Le dispositif « Mon soutien psy » s’adresse :

  • Aux personnes avec un trouble anxieux d’intensité légère à modéré
  • Aux personnes avec un trouble dépressif d’intensité légère à modéré
  • Aux personnes avec un trouble du comportement alimentaire sans critère de gravité
  • Et aux personnes qui font un mésusage du tabac, de l’alcool et/ou du cannabis… mais sans dépendance !

C’est exactement la délinéation de Kraepelin. Les justifications et les motivations sont peut-être un peu différentes, mais la manière d’approcher la maladie mentale est fondamentalement la même.

Il y a d’un côté les gens normaux à qui il arrive un truc et ils sont un peu anxieux et déprimés pendant un moment, et à qui il est raisonnable de payer la thérapie temporaire dont ils peuvent avoir besoin pour redevenir normaux.

Et de l’autre côté, les fous, les tarés, et les drogués. (Ou comme les appellent la sécurité sociale : les personnes suicidaires, les personnes avec des troubles neurodéveloppementaux, et les personnes avec des dépendances à des substances psychoactives, mais ça veut vraiment dire la même chose.) Et ceux-là, leur prise en charge n’a rien à voir. L’état ne veut pas leur fournir des séances de psychologue, seulement peut-être des psychiatres qui eux ont le moyen de les mettre sous médoc et de les enfermer si ça ne suffit pas.

Une des multiples choses qui se passent dans les idées de Kraepelin, c’est le fait de sortir les fous de l’humanité et de la société. De considérer qu’ils sont fondamentalement différents et qu’il est impossible de les traiter comme les autres et de les intégrer avec le reste de la société. Et même si, en surface, la manière dont on en parle aujourd’hui a un peu gagné en nuance c’est quelque chose d’encore omniprésent quand on parle de handicap.

Un endroit où on le voit bien, c’est quand on demande à des professionnels d’accueillir des publics handicapés et qu’on se retrouve assez régulièrement, notamment chez les profs, face à : « Ah non mais moi je suis pas formé·e pour ça ! »

Tu es instituteurice, tu es prof de musique, tu es coach de sport, tu es bibliothécaire, tu es formé·e à travailler avec des publics variés et à t’adapter à leur niveau, à leurs envies et à leurs besoins, etc. mais soudainement quand il s’agit de personnes handicapées, tu n’en es plus capable ?

La croyance derrière ce comportement, même si elle n’est pas dite, et souvent je pense pas conscientisée comme telle, c’est qu’on n’a pas assez d’humanité en commun pour réussir à travailler avec les personnes handicapées sans d’abord les avoir étudiées dans un livre. Que les personnes handicapées sont trop différentes pour que l’on puisse juste communiquer avec, avoir de l’empathie, et réfléchir sur la base de nos connaissances et de nos expériences pour trouver un moyen de fonctionner ensemble, alors que c’est pourtant ce que ces professionnel·les font avec leurs publics tous les jours.

Et cette croyance-là, qu’on a donc pas tant déconstruite depuis le siècle dernier, c’est ce qui permet d’utiliser la folie comme un outil politique.

Si tu arrives à faire mettre publiquement une personne ou une idée dans la catégorie de la folie alors elle sort de la société et de l’humanité, et alors il est facile de faire en sorte que personne ne l’écoute, l’idéologie derrière la psychiatrie le permet, et, si besoin, il est possible de faire physiquement taire la personne notamment par l’enfermement, et les outils juridiques et médicaux de la psychiatrie le permettent.

L’institution psychiatrique telle qu’elle a été conçue en Europe et telle qu’elle fonctionne encore est un outil de contrôle social qui permet de maintenir les normes et de faire enfermer les personnes qui n’y correspondent pas.

Sigmund Freud

Le deuxième point historique que je voulais aborder dans cette partie c’est celui de Sigmund Freud.

Et avant que quelqu’un vienne me dire que la psychanalyse et la psychiatrie ce sont deux choses séparées, d’une part en pratique, non ce n’est pas vrai. A fortiori pas en France où on a plein de psychanalyse dans la formation des psys et dans les institutions psychiatriques. Et d’autre part, quand je parle de la psychiatrie ici, je parle avant tout de l’ensemble des idéologies et des institutions qui gèrent les fous et les malades mentaux, et la psychanalyse en fait évidemment parti.

Maintenant que ça c’est dit : qu’est-ce qu’il a fait, Freud ?

Freud était médecin à Vienne, et recevait dans son cabinet entre autres un certain nombre de femmes hystériques (ce qui est encore un terme alternatif pour dire folle.) Et en leur parlant, il découvre quelque chose : beaucoup de ces femmes ont vécu des violences sexuelles, et en particulier de l’inceste.

Et donc sa première théorie c’est : peut-être que vivre des violences sexuelles rend hystérique. Ce qui était pas si mal comme début.

Mais, problème, cela veut dire qu’une grande quantité d’hommes dans sa vie, et sa clientèle, et son entourage proche violent leurs filles et dans ces textes on voit aussi se dessiner l’idée que ça impliquerait son père dans le lot.

Cette idée-là lui est à la fois insupportable et reprochée par les gens autour de lui, donc il finit par dire : « Non en fait je ne crois plus à cette théorie, j’avais tort. » et c’est là qu’il se met notamment à inventer le complexe d’Œdipe et à dire, en gros : « Mes patientes n’ont pas été violées par leur père, elles fantasment. »

La psychanalyse s’est, de manière non-négligeable, construite spécifiquement dans le but d’effacer des violences, notamment misogynes et sexuelles, et de protéger et maintenir l’ordre social violent et patriarcal en place.

Et le fait de définir la folie comme une sortie complète du réel et de la rationalité, et quelque chose qui vient de l’intérieur des personnes sans cause ou à cause des tares de leur peuple comme le faisait Kraepelin, et comme le fait dans une certaine mesure Freud en présumant que l’hystérie vient de fantasmes intrinsèques à ses patientes et pas de leurs expériences de vie, ça permet exactement ça.

En prétendant que la folie c’est cette chose absurde, incompréhensible, qui se réveille chez une personne par hasard ou au sein d’un groupe naturellement taré, on peut l’utiliser pour maintenir un système violent en prétendant que les conséquences directes de ces violences viennent d’ailleurs, ce qui permet plus facilement de nier la gravité, voire l’existence, des violences en question.

Pour le dire autrement, mais c’est exactement ça le propos : « Il n’y a pas de violences misogynes, que des femmes hystériques. »

Et encore une fois, on peut avoir envie de dire qu’on a évolué depuis Freud mais c’est bien toujours la défense qu’utilisent les hommes accusés de violences sexuelles et conjugales et ça marche. Donc est-ce qu’on a vraiment tourné la page ?

Sythèse

J’ai pris ces deux exemples parce qu’ils sont bien documentés et assez représentatif des dynamiques et des idéologies que je voulais mettre en lumière ici. Mais il ne s’agit pas réellement de parler spécifiquement de Kraepelin ou Freud. Ce qu’il s’agit de faire, pour moi, surtout, c’est de dégager un grand élément constitutif de ce qui fait de la psychiatrie un outil de contrôle social. À savoir : la naturalisation et la déshumanisation de la folie.

Ce qu’ont fait ces personnes, et ce que fait le système psychiatrique de manière plus générale, c’est prendre des normes sociales qu’elles souhaitent défendre, prétendre qu’elles sont naturelles, et dire que toute déviation à celles-ci est irrationnelle et délirante, et que toute parole délirante et toute personne folle est fondamentalement déconnectée du réel et inutile à écouter, voire dangereuse.

C’est par exemple ce que fait Freud quand il désigne comme hystérique une gamine de 14 ans qui s’est enfuie de la pièce après qu’un ami de son père l’ait embrassée de force et qu’il justifie son diagnostic en disant qu’est hystérique « toute personne chez qui une occasion d’excitation sexuelle provoque principalement ou exclusivement des sentiments de déplaisir. »

Est-ce qu’on est pas bien là ?

La norme sociale, ici, c’est le fait que les femmes et les filles devraient être à libre disposition des hommes sans rien dire. Il naturalise cette norme en prétendant que c’est l’ordre des choses et que donc les femmes et les filles devraient naturellement aimer ça. Et conclu de cette naturalisation que si ce n’est pas le cas, alors elles sont folles, et leur parole et leur ressenti sur le sujet n’ont aucune valeur.

Et des exemples comme ça, on en a 1000 : Il est naturel d’être hétéro donc l’homosexualité est une perversion. Il est naturel de regarder dans les yeux quand on parle donc ne pas le faire est pathologique. Il est naturel que les femmes doivent s’épiler donc ne pas le faire peut-être noté comme un symptôme d’incurie, c’est-à-dire de négligence pathologique de soi et de son corps. C’est quelque chose que les hôpitaux psychiatriques font régulièrement. Il est naturel de se considérer comme une femme si on est né·e avec une vulve, donc il est délirant de se croire homme dans ce cas, etc.

Et si c’est de la folie, c’est-à-dire dans cette définition, déconnecté du réel et de la vérité, alors on n’a pas besoin de remettre en cause notre vision du monde sur la base de l’existence de toutes ces personnes, et alors on a raison de ne pas leur donner le droit d’exister de cette manière-là, et ça relève de la psychiatrie à qui on a donné le droit d’enfermer toute personne trop folle, c’est-à-dire trop déviante, si on n’a pas trouvé d’autres solutions pour la faire rentrer dans le rang.

Une fois qu’on a mis tout ça à plat, je pense qu’il est assez évident que l’institution psychiatrique telle qu’elle est construite est un outil politique normatif. Il suffit de réussir à convaincre que quelque chose est fou pour s’en débarrasser et ce sont les groupes majoritaires et dominants qui ont le pouvoir de faire ça, et peuvent donc imposer leurs normes aux autres en se servant de l’institution psychiatrique comme outil.

Et la question qui naît forcément de cette constatation c’est : politiquement et idéologiquement, comment on combat ça ?

Partie 4 : Folie & Réalité Partagée

L’utilisation de la folie, ou plus exactement de l’accusation de folie, comme arme politique repose principalement sur une chose idéologiquement : le fait de considérer les fous comme hors du réel et les saint d’esprit comme connectés à la réalité rationnelle. C’est la naturalisation de la folie dont je parlais juste au-dessus.

Et donc pour désarmer les mouvements qui utilisent la naturalisation de la folie il faut redéfinir ce que ça veut dire d’être fou. Et c’est là qu’arrive la notion de réalité partagée.

La réalité partagée, c’est ce qui est perçu et traité comme réel par les membres d’un groupe. Et donc plus généralement, c’est un concept qui repose sur l’idée que la réalité ou la vérité ce ne sont souvent pas des concepts que l’on utilise pour désigner des choses qui sont objectivement et dans l’absolu réelles et vraies, mais plutôt pour désigner des choses dont la réalité et la vérité font consensus.

Pour prendre un exemple facile, et j’espère peu clivant, l’argent, ça n’existe que parce qu’on y croit collectivement. Si personne ne croyait à l’argent, il n’y aurait pas d’argent.

Et qu’on s’entende bien, je ne suis pas en train de dire que l’argent n’existe pas. Au contraire, puisque suffisamment de gens dans le groupe dans lequel on vit y croit, l’argent existe. Il est réel, et le fait que j’ai X euros sur mon compte en banque est une vérité qui conditionne mon quotidien.

Mais cette réalité et cette vérité ne sont pas des choses qui préexiste à la croyance. Ce ne sont pas des choses qui existent en dehors de l’humanité et que l’humanité constate et nomme. Ce sont des choses que l’humanité construit et fait exister par sa croyance.

À pas mal d’égards c’est un concept similaire à celui de construction sociale. Un certain nombre de choses existent parce qu’on les construit en tant que société.

Mais le terme de réalité partagée est celui qui m’intéresse le plus ici, justement parce qu’il permet mieux de décrire la folie.

La folie, dans la définition qu’on utilise généralement dans notre culture et telle qu’elle est définie par toutes les idéologies dont j’ai parlé jusque-là, c’est quand la réalité dans laquelle une personne vit telle qu’elle la perçoit et en laquelle elle croit est significativement différente de la « vraie réalité ».

Dans ce paradigme, la folie c’est l’inverse de la raison et du bon sens puisque la « vraie réalité » est observable et évidente.

Sauf que, on l’a vu, la « vraie réalité », dans plein de cas, c’est juste la norme sociale. « Les femmes ont des vagins. » ou « L’homosexualité est contre nature. » ou « Les femmes qui disent qu’elles ont été abusées sexuellement sont des affabulatrices qui fantasment. » ce n’est pas la « vraie réalité ». Pourtant, dans des contextes sociaux où ces idées sont admises comme vraies, on va quand même considérer que les personnes qui s’opposent à ces affirmations sont folles.

Une meilleure définition de la folie, ce serait donc : La folie c’est quand la réalité dans laquelle une personne vit telle qu’elle la perçoit et en laquelle elle croit est significativement différente de la réalité partagée du groupe auquel elle appartient.

La folie, ce n’est pas l’inverse de la raison, c’est l’inverse de la norme sociale.

Et c’est là que les mouvements pour les droits des personnes queer échouent quand ils refusent de s’allier avec les mouvements pour les droits des personnes folles. Dans beaucoup de cas, les discours en faveur de la dépsychatrisation de l’homosexualité ou de la transidentité ne s’attaque pas à la définition naturalisante de la folie qui lui permet d’être une arme politique mais seulement à qui est visé par cette accusation.

Pour le dire autrement, ces formes de militantisme ne disent pas qu’il y a un problème fondamental avec la manière dont on pense et traite la folie mais seulement : « Oui, il y a des fous et c’est normal de les ostraciser, c’est vrai, mais nous nous n’en faisons pas partie. »

On le voit notamment beaucoup avec les discours sur les thérapies de conversion. Dire qu’il faut interdire les thérapies de conversion parce que les personnes queer ne sont pas malades mentales, c’est toujours souscrire à l’idée qu’enfermer et torturer des personnes est acceptable si elles sont effectivement malades mentales. Parce que c’est ça, la thérapie de conversion. C’est toujours souscrire à l’idée qu’il y a des déviations de la norme qui ne peuvent pas et ne doivent pas avoir leur place en société et qu’il est légitime de brimer à tout prix.

Pour continuer sur exemple des thérapies de conversion, elles ont été interdites en France pour les personnes queer en mais dans le même temps, la Haute Autorité de Santé recommande toujours la thérapie ABA pour les personnes autistes, alors que ces deux thérapies sont exactement la même chose, théorisées par les mêmes personnes, à la même époque, sur les mêmes principes et dont il a aussi été prouvé qu’elle ne marche pas. Et hormis par quelques militant·es queer et handicapé·es, ce n’est pas un sujet abordé lors des mouvements militants autour des thérapies de conversion.

La manière dont l’interdiction des thérapies de conversion a été défendue puis votée ne s’attaque jamais au fondement idéologique de celle-ci, qui n’est pas, ou pas que, à propos du genre, du sexe ou de la sexualité, mais bien plus généralement à propos des normes sociales, de la maladie mentale, et de ce qu’il est acceptable, voire nécessaire de faire aux personnes qui divergent trop de ces normes pour les remettre dans le rang.

Tant qu’on ne parle pas explicitement de folie et de psychiatrie, tant que ce qu’on défend ce n’est pas le fait de dire que les personnes folles, peu importe pourquoi et par qui elles ont été qualifiées ainsi, sont des personnes avec des droits qui ne devraient pas pouvoir être enfermées jusqu’à ce qu’on les trouve assez normal pour les laisser sortir, on est toujours en train de permettre ces violences, juste en essayant de faire bouger la frontière de l’acceptable pour être du bon côté de la ligne.

Et donc on est toujours en train de laisser les personnes plus marginalisées que nous, notamment les personnes SDF, les personnes non blanches et les personnes handicapées, dont parmi elles plein de personnes queer dont l’orientation sexuelle et le genre sont beaucoup moins acceptés de la société du fait de ces autres marginalisations, dans le lot des personnes à qui il reste acceptable de faire subir tout ça.

Tant qu’on ne dit pas qu’il est inacceptable d’enfermer et de torturer les fous et qu’on se contente d’essayer de prouver que les fous ce ne sont pas nous, la société trouvera toujours des fous à torturer et à enfermer.

C’est ce qui se passe par exemple quand certaines personnes défendent que l’homosexualité n’est pas une maladie mais que la transidentité en revanche oui et qu’il faut la réprimer.

C’est ce qui se passe par exemple quand des personnes défendent certaines personnes trans si elles passent assez, si elles sont hétéros, si elles transitionnent bien comme il faut, si elles croient les bonnes choses sur la transidentité, genre qu’elles seront jamais des vrais hommes et des vraies femmes, et que les enfants devraient pas transitionner par exemple, pour ensuite dire que les autres personnes sont folles. Que les personnes non-binaires sont folles. Que les personnes qui veulent faire X ou Y à leur corps sont folles. Que les hommes trans qui veulent porter leurs enfants sont fous. Que les femmes trans qui disent avoir leurs règles sont folles, etc.

Et c’est ce qui se passe aussi quand des personnes trans disent qu’elles ne sont pas malades mentales et qu’il ne faut pas essayer de les soigner ou de leur retirer leurs droits, mais que les personnes autistes ou psychotiques par exemple, il est normal de leur imposer les mêmes thérapies. Il est normal de les enfermer. Il est normal de les mettre sous tutelle, etc.

Faire ça, ce n’est pas lutter contre le système et les idéologies qui nous violentent et qui nous déshumanisent. C’est valider ce système et ces idées idéologie en essayant de détourner leur attention vers une portion plus restreinte de victime pour s’en extraire.

Et non seulement c’est un move de gros connard, s’il y avait besoin de le préciser, mais aussi, ça ne marche pas. Parce que ce sont exactement ces outils-là qui sont utilisés aujourd’hui pour faire passer les lois anti-trans.

Quand les mouvements anti-trans parlent de « dénis de la biologie », ce sont ces idées qu’ils invoquent. L’idée que les personnes trans sont déconnectées du réel et que les personnes déconnectées du réel doivent être silenciées.

Quand les mouvements anti-trans disent que les personnes trans ne sont pas trans mais ont en fait une autre maladie mentale qui crée du mal-être et qu’elles décident d’expliquer ça par la transidentité, et que donc il faut les soigner plutôt que de les laisser transitionner, ce sont ces idées qu’ils invoquent. L’idée que les personnes malades mentales sont incapables de discernement face à leur propre situation et que c’est à l’institution psychiatrique de dire de l’extérieur quel est leur « vrai problème » et comment le régler.

Quand les mouvements anti-trans qui se font un peu passer pour des mouvements pro-trans disent que les personnes trans sont rares et que seules celles qui ont reçu un diagnostic psychiatrique de dysphorie de genre devraient avoir le droit de transitionner, ce sont ces idées qu’ils invoquent. L’idée qu’il y a des expériences, ici celle de la transidentité ou de la dysphorie, que les êtres humains normaux ne vivront jamais et qui ne peuvent arriver qu’à un petit groupe dont le cerveau a quelque chose de fondamentalement différent (et probablement cassé) que le tout à chacun ne peut pas comprendre et que des spécialistes doivent observer et analyser jusqu’à pouvoir dire : « Oui cette personne fait partie du groupe des fous qui font l’expérience de cette chose complètement étrangère » et eux alors peut-être on va les traiter différemment des autres.

Et tant que le militantisme queer ne remet pas en question ces idées-là et pas juste leurs cibles, il nourrit ces idées et ces arguments qui sont par la suite directement utilisés contre nous à nouveau.

La libération des personnes queer ne peut pas se faire sans la libération des personnes folles et sans l’antipsychiatrie parce que nous sommes fols. A minima socialement, parce que c’est comme ça que nous sommes traité·es.

Et si on arrive parfois à s’extraire de la classe sociale de la folie au fil du temps, tant que cette case existe nous serons toujours à risque de nous y faire remettre. Et tant que cette case permettra directement des violences nous serons toujours à risque de les subir.

Le militantisme queer ne peut donc fonctionner au long terme que s’il s’applique à détruire la classe sociale des fous que l’on a le droit de maltraiter.

Partie 5 : Transidentité & Psychose

Il y a une partie de cette discussion que j’ai un peu volontairement esquivé jusqu’ici et qui est, pour le dire vulgairement : « Oui, mais et les vrais fous dans tout ça ? »

L’idée qu’il y a des personnes qui sont accusées à tort d’être folles, notamment pour des raisons de normes sociales et pour pouvoir les oppresser, est quelque chose d’accepté dans un certain nombre de contextes, notamment dans les mouvements féministes, on le sait que les mecs violents vont dire : « Non mais mon ex est complètement folle. » et que c’est un outil de la misogynie. Ou comme je le disais juste avant, dans les milieux queer, on le sait que plein de gens vont accuser les identités queer d’être des maladies mentales et que c’est un outil de l’homophobie de la transphobie, etc.

Mais pour beaucoup de personnes qui admettent cette idée il reste quand même des vrais fous, et en général ça va être les personnes psychotiques, plus ou moins.

L’opinion générale dans ces milieux ça va être, en gros : « Non les personnes trans ne sont pas folles, mais celles qui pensent qu’elles sont le fils du roi de Norvège et de Mariah Carey, quand même, si. » Et j’ai deux trois choses à dire là-dessus avant de conclure cette vidéo.

La première, c’est celle que je développais juste avant. Tant qu’on continue à jouer le jeu de la psychiatrie et à être d’accord avec le fait de tracer une ligne entre les saints d’esprit et les fous qui sont des autres fondamentalement différent on continuera de commettre des violences sur ces personnes et on continuera d’avoir une catégorie toute faite dans laquelle jeter n’importe quel groupe oppressé qu’on veut faire taire et on ne peut pas se permettre ça.

Et accessoirement on continuera de nourrir l’idée que la psychiatrie est une science, ce qu’elle n’est pas, n’a jamais été, et ne sera probablement jamais.

La deuxième, excusez-moi de le dire, c’est que personnellement dans mon parcours de transition à un moment j’ai quand même dit : « Mon corps tel qu’il est me dérange, je vais payer un gars 5000€ pour en couper un bout. » Et, non, je ne trouve pas absurde le fait de qualifier ça d’expérience psychotique. Bien sûr qu’être trans c’est entre autres une expérience de relation au corps, à la réalité et à nos existences dans ceux-ci.

Et non je ne pense pas qu’il y a toujours une différence fondamentale entre être une personne trans qui a de la dysphorie et qui pense qu’elle devrait avoir un pénis par exemple et être une personne psychotique qui, je ne sais pas, pense qu’elle devrait avoir ou a déjà une queue de dragon.

Là où il y a une différence, c’est surtout que changer de sexe est possible, et se faire pousser une queue de dragon, non. Donc la manière dont on va gérer cette expérience va différer. Mais l’expérience en soi d’avoir un écart entre notre perception de notre corps tel qu’on le reconnaît et tel qu’il nous semblerait nôtre, et tel qu’il existe physiquement à l’instant T me paraît commune entre ces deux populations.

Par contre, je pense qu’il ne faut pas arrêter cette discussion ici. Parce que vous savez qui d’autre partage cette expérience ? Absolument tout le monde.

Par exemple, n‘importe quelle personne cis et saine d’esprit qui s’est teint les cheveux en blond toute sa vie et n’aurait pas l’impression de se ressembler si elle se voyait avec sa couleur naturelle. N’importe quelle personne qui se sent plus elle-même maquillée que non. N’importe quelle personne qui se sent plus elle-même en étant tatouée. N’importe quelle personne qui se sent plus elle-même habillée avec des vêtements qui reflètent son identité, son style ou sa religion, qu’un uniforme imposé ou étranger.

Le fait d’avoir envie, voire besoin, de modifier son corps ou de choisir son apparence en société pour se sentir à l’aise, pour se sentir soi-même, et pour que les autres nous perçoivent d’une manière suffisamment proche de notre réalité pour que l’on se sente vu·es et qu’on n’ait pas l’impression que les personnes autour de nous voient quelqu’un de complètement différent de nous quand elles nous regardent est une expérience extrêmement humaine, banale, et universelle.

Ça n’a rien de spécifique ni aux personnes trans ni aux personnes psychotiques. Et cela y compris lorsque ça touche le genre. Les personnes cis aussi ont de la dysphorie de genre et vont se sentir mal à l’aise si elles sont forcées de se présenter d’une manière féminine ou masculine avec laquelle elles ne sont pas d’accord et ne se sentent pas bien.

L’écart entre notre perception de nous-même et la manière dont on se présente au monde est présent chez tout le monde et l’inconfort qu’il provoque est universel aussi. Certains d’entre nous partent juste avec plus d’écart que d’autres et des écarts sur des choses moins socialement acceptées genre notre sexe plutôt que notre couleur de cheveux.

L’idée qu’il y aurait besoin de tracer la ligne entre celle de ces expériences qui sont normales ou acceptables et celles qui relèvent de la psychose, c’est la naturalisation de la folie dont on parlait plus haut. C’est croire que cette limite existe de manière naturelle et qu’il y a une différence fondamentale entre l’expérience de « être forcée à vivre avec des cheveux bruns me met fortement mal à l’aise » et « être forcé à vivre avec des seins me met fortement mal à l’aise » et « être forcé·e à vivre dans un corps humain me met fortement mal à l’aise » autre que juste les chances que ça arrive et la possibilité d’y changer. Et, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas le cas.

Défendre que les personnes qui aimeraient changer de sexe ne sont pas folles, mais que celles qui aimeraient changer d’espèce le sont, c’est souscrire à la même idéologie que celle qui permet de défendre que les personnes qui veulent changer de couleur de cheveux ne sont pas folles mais celles qui veulent changer de sexe si. C’est croire qu’il est légitime et nécessaire de désigner des fous et ça retombera toujours sur le dos des minorités.

Et enfin la troisième chose, et pas complètement des moindres, c’est que la violence rend fou.

Peut-être que les mecs violents qui disent que leur ex est folle mentent. Et ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’ils ne le disent pas pour de « bonnes raisons » entre guillemets. Mais oui, bien sûr, si tu violentes quelqu’un suffisamment fort et suffisamment longtemps, sa santé mentale va en pâtir, possiblement sévèrement.

Oui, plein de victimes de violences sont folles. C’est vrai peu importe comment on définit ce terme.

Encore une fois le problème dans le fait de le dire, ce n’est pas que c’est faux, c’est que l’objectif est de décrédibiliser et de faire taire les victimes de violence.

Et notre objectif ne devrait donc pas être de prouver la sanité des victimes, ce qui exclurait celles qui sont trop folles pour que cette stratégie marche, mais de dire que les personnes folles doivent être écoutées et respectées au même titre que les autres.

Le fait d’être fou ne devrait pas discréditer notre parole lorsque l’on parle de violence subie. Au contraire, c’est même un très bon indicateur qu’il s’est effectivement passé quelque chose.

Et on retrouve le même phénomène chez les personnes trans. Des personnes qui vont pointer du doigt le taux de suicide ou de dépression chez les personnes trans pour tenter de prouver qu’elles sont malades mentales, et donc, dans leur logique, ne devraient pas être écoutées quant à leur propre vie et ressenti. Mais ce que ça prouve, surtout, c’est que les personnes trans sont maltraitées et qu’elles ont raison de le dire.

Pour toutes ces raisons, je pense qu’il est urgent que le militantisme queer se détache de la volonté de prouver que les personnes trans, par exemple, ne sont pas folles, pas malades mentales, et/ou que notre ressenti et nos choix viennent de quelque chose de vérifiable et explicable.

Ces stratégies de défense ne fonctionnent qu’en se basant sur et en renforçant une vision de la maladie mentale et de la folie qui exclut les personnes qui sont marquées par ce stigma et peu importe combien d’entre nous on peut réussir à extraire de cette catégorie, il en restera toujours, et ce seront toujours les plus marginalisé·es et les plus violenté·es de nos pair·es.

Conclusion

Les personnes trans sont-elles folles ?

Évidemment, la réponse à cette question dépend un peu de la définition que l’on donne à la folie.

On peut essayer de lui donner une définition strictement interne et de dire qu’il y a folie, ou pour le dire de manière plus politiquement correct, trouble psy, quand la personne est intrinsèquement en souffrance indépendamment de son environnement. Dans ce cas, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez elle et qu’on doit chercher à guérir pour qu’elle aille mieux.

Et c’est un peu ce que font certaines personnes qui argumentent contre l’idée que la transphobie est une maladie mentale. Elles disent que la transidentité ne cause pas de souffrance en soi mais que ce sont les normes de genre et la transphobie qui crée les difficultés et la détresse éprouvées par les personnes trans. La transidentité n’est pas le problème, seul la transphobie l’est.

Et, à plein d’égards, je suis d’accord avec ça. Dans une société sans transphobie et qui permettrait à toute personne d’avoir l’expression de genre qu’elle souhaite y compris par la transition, notamment médicale, on aurait beaucoup moins de problèmes. Et c’est bien pour ça que c’est ce que demandent les personnes trans.

Mais il y a deux failles assez importante dans cette logique.

La première, et la moins grave à mon sens, c’est qu’on n’est pas très sûr que ce soit vrai.

Une société sans transphobie n’existe pas et je n’ai pas vraiment de moyen de savoir quelle serait ma vie et à quel point je pourrais faire l’expérience de difficulté ou de détresse vis-à-vis de mon genre et de mon sexe dans ce contexte-là. Donc comment peut-on vraiment quantifier ce qui vient de moi et ce qui vient de mon environnement ?

Et la deuxième, qui est liée mais beaucoup plus problématique, c’est que cette distinction n’a pas vraiment de sens quand nous sommes façonné·es par notre environnement et que nous le façonnons en retour.

Je ne crois pas qu’il existe d’un côté les choses qui viennent intrinsèquement juste de moi et de l’autre des choses qui sont causées en moi par mon environnement. Je suis entièrement en interaction perpétuelle avec mon environnement. Aucune part de moi ne peut être isolée comme étant seulement mienne et croire le contraire c’est la porte ouverte à la naturalisation.

Dire qu’il y a des personnes qui ont juste un problème intrinsèque à leur être peu importe la manière dont on les traite est une très bonne manière de se déresponsabiliser de ce traitement. Et c’est un enjeu très courant des violences faites aux personnes handicapées.

Pour donner un exemple très concret, j’ai une maladie génétique qui cause des douleurs chroniques. Bon, on peut se dire que c’est génétique, c’est quelque chose que j’ai et que j’aurais toujours, c’est la faute à pas de chance, et que personne ne m’a « fait ça ». Et que la douleur chronique, objectivement, c’est nul. Ce qui est vrai.

Ça devrait donc être un exemple évident de « cette personne a un truc cassé indépendamment de son environnement ». Mais ça ne l’est pas.

Il y a 5 ans, je ne pouvais quasiment plus sortir de chez moi, j’avais des douleurs fortes en permanence et marcher devenait de plus en plus impossible. Aujourd’hui, j’ai un chien que je sors tous les jours, je vais voir ma famille régulièrement, je fais du babysitting, je vais faire mes courses, etc.

Et pourtant je n’ai pas réparé mon ADN. Ce qui fait la différence, c’est que j’ai dépensé 6000€ dans un fauteuil roulant. Et si je n’avais pas eu 6000€, je serais toujours dans mon lit. (Parce que non, si vous ne le saviez pas, les fauteuils roulants ne sont pas remboursés par la Sécurité Sociale.)

Même pour des douleurs chroniques d’origine génétique, un truc a priori négatif et objectivement intrinsèque à mon corps, la manière dont mon environnement me traite est le paramètre principal de ma santé et de mon autonomie. Et cela est vrai pour n’importe quelle maladie ou trouble et en particulier les maladies psy.

Déterminer si quelqu’un est malade ou a un trouble ou est fou ce n’est jamais réellement une question de « Est-ce que ça cause intrinsèquement de la souffrance à cette personne ? » et c’est toujours une question de ce que l’on considère comme une expérience normale ou anormale, une expérience qui mérite de l’aide ou pas, et est-ce qu’on considère l’aide en question comme une banale solidarité entre personnes vivant dans une communauté ou comme une aide médicale, une limite qui est mouvante aussi.

Si quelqu’un essaie d’engager avec vous ou en public la question de « Les personnes trans sont-elles folles ? » ou « La transidentité est-elle une maladie mentale ? » ou « La dysphorie genre est-elle un trouble psy ? » et qu’elle prétend vouloir ou pouvoir répondre à cette question de manière objective et donner une « vraie réponse » la discussion est déjà foutue. Et la personne est probablement soit de mauvaise foi, soit ignorante de l’histoire de la médecine, de la psychiatrie et de la folie, soit très possiblement les deux.

Les concepts de folie, de maladie mentale et de trouble psy sont mouvant, ils sont subjectifs, et ils sont extrêmement culturellement chargés. Une personne animiste qui parle aux pierres et aux arbres et reçoit des réponses, sera tout à fait normale dans une culture et psychotique dans une autre. Et, de la même manière une personne qui veux changer de sexe ou se dit homme ou femme ou autre en dépite son assignation à la naissance sera vue comme une personne trans saine d’esprit dans une culture et une personne avec des troubles psy dans une autre.

Quand quelqu’un cherche à donner une réponse définitive et prétendument correcte à la question de : « Est-ce que les personnes trans sont folles ? » que la réponse soit oui ou qu’elle soit non, ce que cette personne est en train d’essayer de faire c’est de déterminer s’il est bon ou non que les personnes trans soient socialement mises dans la catégorie des fous. « Oui » si l’on veut que les personnes trans soient isolées de la société, « Non » si on veut qu’elles y soient intégrées.

Bien sûr, la réponse « Oui les personnes trans sont folles et il faut les isoler de la société. » aura des conséquences immédiates bien plus graves et bien plus négatives pour les personnes trans que la réponse « non » mais les deux nous desservent. Parce que les deux se basent sur la croyance initiale qu’il existe des fous, des gens qui sont objectivement et intrinsèquement déconnectés du réel et qu’il est bon et normal ou à minima inévitable d’isoler de la société. Et tant que cette catégorie sociale existe elle sera toujours utilisée contre toutes les personnes marginalisées, y compris notamment les personnes queer.

Il est de notre responsabilité en tant que militant·es trans et plus généralement queer de refuser d’avoir ce débat en ces termes et d’inscrire le mouvement pour les droits des personnes queer dans la continuité de celui pour les droits des personnes handicapées, psychiatrisées et/ou folles.

Il est de notre responsabilité de refuser de jeter certains et certaines de nos camarades opprimé·es en pâture à la psychiatrie et de légitimer son pouvoir en espérant que cela nous sauvera d’en être victime, ce qui de toute façon ne marche pas.

La psychiatrie en tant que système et outil de contrôle social doit être déconstruite, et toute action pour les droits des personnes trans qui se base sur « essayer de prouver que nous ne sommes pas comme les autres fous », a fortiori en donnant la parole à des psychiatres et à des institutions médicales pour nous donner raison, légitime sa parole. Et cette légitimité se retournera toujours contre nous lorsque nous ne rentrons pas assez dans ses cases ou qu’elle changera d’avis.

L’affirmation « La transidentité n’est pas une maladie il ne faut donc pas nous retirer l’accès à nos droits reproductifs c’est la psychiatrie qui le dit. » est une affirmation qui permet directement à la psychiatrie de retirer leurs droits reproductifs aux personnes qui sont toujours considérées comme malades mentales et de remettre la totalité ou une partie des personnes trans dans cette catégorie quand bon lui semble. C’est donc une carte que nous ne pouvons pas nous permettre de jouer. Ni pour nous, ni pour nos camarades folles.

Il y aurait 1000 autres choses à dire sur l’histoire de la psychiatrie et de l’antipsychiatrie, sur les solutions autogérées proposées par les personnes psychiatrisées, sur les luttes et les alternatives qui existe déjà, mais cette vidéo fait probablement 50 minutes à ce stade don je vais m’arrêter là pour aujourd’hui.

Néanmoins, des personnes qui écrivent là-dessus et qui le font bien, sous différentes formes, il y en a plein d’autres que moi et il y en a depuis bien plus longtemps moi.

Que ce soit dans la philosophie avec Michel Foucault, dans l’activisme plus « de terrain » entre guillemets avec Judi Chamberlin par exemple, ou dans la vulgarisation avec d’autres auteurices en ligne comme moi, donc je vous mets de la lecture dans la description si c’est un sujet qui vous intéresse et que vous avez envie d’approfondir.

J’ai aussi moi-même plusieurs vidéos en lien avec les thèmes présents dans celle-ci, notamment une vidéo sur pourquoi défendre l’autonomie corporelle de manière radicale et une vidéo sur la naturalisation du sexe. Donc je vous mets tout ça dans la description également.

Je vous mettrai aussi une vidéo de Philosophy Tube sur Judith Butler qui parle aussi beaucoup de naturalisation et de comment cet outil est utilisé par les idéologies conservatrices pour déshumaniser et diaboliser leurs opposants politiques ou les personnes trans par exemple, et une vidéo d’Alexander Avilla sur l’histoire du concept de genre et de comment il a été inventé pour naturaliser le sexe notamment. Ce sont deux vidéos assez longues mais vraiment bien faites, bien écrites et très intéressantes et importante et que je vous recommande fortement d’aller les voir.

Note : Depuis la sortie de cette vidéo je suis tombé sur l’article « Décrocher du réel, c’est grave ? » de Dandelion, qui est un excellent complément à tout ce que je dis ici et qui explore les concepts de réalité partagée et de délire très clairement, je vous le recommande chaudement.

Comme toujours évidemment n’hésitez pas non plus à commenter si vous avez des questions, ou des réflexions, ou des désaccords, je lis toujours les commentaires et j’y réponds si j’ai quelque chose d’intelligent à dire. C’est vraiment aussi utile pour moi ce feedback et ça construit mes réflexions.

Et enfin avant de vous quitter je vous rappelle que YouTube est mon métier à plein temps, que des vidéos comme celles-ci mettent plusieurs mois à créer donc si vous voulez soutenir mon travail vous pouvez passer sur mon Patreon où il y a du contenu exclusif et en avant-première, dont du contenu gratuit, et/ou sur ma boutique où je vends à la fois des stickers et des pins, des livres, et où j’ai aussi un certain nombre de zines en téléchargement gratuit.

Merci à toutes les personnes qui soutiennent mon travail depuis toutes ces années ! Sur ce, je vous souhaite une bonne fin de journée, et à très bientôt.

Sources & Ressources

Militantisme Anti-trans & Validisme

Naturalisation & Idéologies Conservatrices

Constructions Sociales & Réalité Partagée

Déshumanisation & Enfermement des Personnes Handicapées

  • [EN, vidéo sous-titrée] « In my language » sur la déshumanisation des personnes non-oralisante et la restrictivité de notre définition du langage par Mel Baggs : https://www.youtube.com/watch?v=JnylM1hI2jc
  • [EN, film sous-titré, version FR sur Netflix] « CRIP CAMP: A DISABILITY REVOLUTION » sur les mouvements de désinstitutionnalisation des personnes handicapées aux Etats-Unis : https://www.youtube.com/watch?v=OFS8SpwioZ4
  • [FR, vidéo sous-titrée] « Hôpitaux psy, prisons : même combat » par  La Carologie : https://www.youtube.com/watch?v=GIr2k9EjHuE

Psychiatrie & Violences Conjugales

Antipsychiatrie

Validisme & Handicap comme Construction Sociale

Psychanalyse & Violences Sexuelles

ABA & Thérapies de Conversion

Autres sources des affirmations et citations dans la vidéo

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