PATIENTS À VIE | Transphobie, validisme et le projet fasciste pour la santé
Cet article est une retranscription de cette vidéo :
Avertissement de contenu : transphobie, validisme, grossophobie, toxicophobie, extrait de documentaires anti-trans.
Introduction
L’argument des « patients à vie » est un argument anti-trans qui a gagné en popularité avec la montée en puissance de la nouvelle vague de rhétorique anti-trans ces dernières années. Avant de passer plus de temps à décortiquer ses implications sociales et politiques, il me paraît quand même pertinent de se poser une minute pour clarifier de quoi il s’agit.
Si je veux transitionner pour devenir une femme, je vais avoir besoin de bloqueurs de testostérone et de suppléments en œstrogènes… Encore une fois, une médicalisation à vie pour ces trucs.
Jason Evert dans Creating LIFELONG Patients par Matt Fradd
Les jeunes trans sont des cobayes extrêmement lucratifs, prisonniers d’injection d’hormones sexuelles à vie, y compris lorsqu’ils décident de détransitionner.
TRANS : MAUVAIS GENRE Chapitre 1 UNE ÉPIDÉMIE MONDIALE, Sophie Robert
Ces enfants qui reçoivent des soins d’affirmation de genre , ils deviennet des patients à vie, des consommateurs à vie de produits pharmaceutiques.
Miriam Grossman dans Gender Affirming Care Can Turn Kids Into Lifelong Patients, The Epoch Time
L’argument des « patients à vie » consiste à critiquer l’accès à la transition médicale pour les personnes trans sur la base que celle-ci rendrait dépendant·e à vie de traitement et de soins. Souvent, il est même formulé spécifiquement sous la forme de : « la transition médicale transforme des corps sains en patients à vie. »
L’idée, c’est qu’il y a des personnes qui, avant leur transition médicale, sont en parfaite santé physique, et, après, nécessitent des traitements médicaux à vie, notamment la prise d’hormones sexuelles régulière. La transition causerait donc une dégradation de leur santé et de leur qualité de vie. Mais on reviendra sur ce point plus tard.
Avant ça, je pense qu’il est utile de se poser la question : est-ce que c’est vrai ? Les personnes trans qui font une transition médicale deviennent-elles dépendantes à vie du corps médical et/ou de traitement médicamenteux ? Et… oui et non.
Partie 1 : Personnes trans, patientes à vie ?
Dans une majorité de cas, ces arguments font référence à la prise d’hormones sexuelles qui font partie de la transition de beaucoup de personnes trans.
Or, chez l’être humain, les hormones sexuelles ne servent pas uniquement à la production des caractéristiques sexuelles secondaires et aux fonctions sexuelles et reproductives (ce qui de toute façon est déjà plutôt utile) mais participent aussi à d’autres fonctions corporelles, notamment la construction et l’entretien de la masse osseuse. C’est pour ça que, contrairement à beaucoup d’autres espèces de mammifères qui peuvent parfaitement vivre sans leurs gonade, nous ne pouvons pas juste ne pas avoir d’hormones sexuelles du tout sans que cela entraîne à terme des complications comme de l’ostéoporose par exemple.
C’est notamment sur cette base-là que certains discours anti-trans affirment que si l’on commence un THS, un Traitement Hormonal de Substitution, dans le cadre d’une transition, on devient dépendant de ces hormones de synthèse pour rester en bonne santé jusqu’à la fin de nos jours. Et, bien sûr, c’est en partie faux.
Pour toutes les personnes trans qui n’ont pas fait retirer chirurgicalement leurs gonades (ovaires ou testicules) il est généralement possible d’arrêter le THS et de continuer à vivre en bonne santé physique grâce aux hormones sexuelles produites par notre corps. Même en ayant fait un THS dans le passé, il n’y a pas besoin d’un THS pour avoir des hormones sexuelles si notre corps en produit lui-même.
Mais, souvent, de la part des personnes trans et de leurs allié·es, la réponse s’arrête un peu là. « C’est pas vrai. On n’est pas dépendants des hormones à vie. On peut arrêter quand qu’on veut. Il suffit de garder nos gonades. » Et c’est un peu léger quand même.
C’est un peu léger, déjà, parce que ce n’est pas systématique. Mon expérience personnelle et ce qui se dessine de plus en plus dans la recherche, c’est qu’il est vrai que dans une majorité de cas, il est possible d’arrêter son THS pour revenir à sa production d’hormones naturelle si on le souhaite tant qu’on a gardé nos gonades. Si je décide d’arrêter la testostérone aujourd’hui, je m’emporterai sûrement sans problème, physiologiquement.
Mais on manque encore un peu de recherche sur la fréquence à laquelle les personnes qui ont été sous THS notamment longtemps et/ou avant la fin de leur première puberté ne regagnent pas une production complète d’hormones naturelles et peuvent avoir besoin du THS opposé par la suite si elles voulaient arrêter leur THS actuel. Ce qui est donc quand même à priori un risque pour certaines personnes, même si pas la majorité.
C’est un peu léger ensuite parce qu’un certain nombre de personnes trans font effectivement retirer leurs gonades pour de diverses raisons. Notamment chez les femmes trans où cette procédure est nécessaire à la majorité des opérations génitales, mais aussi chez les hommes trans semi-régulièrement, même si on a la chance d’avoir un peu plus de marge de ce côté-là puisque nos ovaires ne sont ni visibles ni dépendantes d’un autre organe. Donc on a le choix de juste les laisser se promener toutes seules même dans le cas d’une hystérectomie, d’une vaginectomie et/ou de chirurgie génitale externe.
Et, évidemment, les personnes trans qui font ces opérations méritent aussi de voir leur droit à la transition médicale défendu. Donc dire : « Ce n’est pas un problème parce qu’on peut garder nos ovaires. » sous-entendu : « Votre argument est valable pour les personnes qui ne le font pas. » Ça me dérange un peu.
Et enfin, et peut-être surtout, c’est un peu léger parce que c’est nier que la majorité des personnes trans sous traitement hormonal, même avec des gonades fonctionnelles, ont autant « le choix » d’arrêter les hormones qu’elles avaient « le choix » de ne pas transitionner médicalement.
Oui, elles peuvent arrêter leur THS sans souffrir d’un manque d’hormones sexuelles directement dommageable à leur santé physiologique. C’est vrai. Cela ne veut pas pour autant dire qu’elles peuvent arrêter leur THS sans que cela impacte leur santé et leur bien-être quand même pour d’autres raisons puisque, si ce n’est pas leur souhait, il s’agirait essentiellement d’une détransition partielle forcée.
Arrêter son THS dans ce contexte changerait leurs fonctions corporelles et leur apparence d’une manière qu’elles ne veulent pas, qui pourrait impacter leur passing et donc leur sécurité et qui chez les hommes trans pourrai aussi résulter en des choses comme plus de risque de grossesse, etc.
En ce sens, beaucoup de personnes trans, indépendamment du statut de leurs gonades, sont effectivement dépendantes de leur THS à vie pour le maintien et la poursuite de leur transition, donc pour leur confort, leur sécurité et leur santé mentale, voire physique par certains aspects.
Ce que disent les militants et militantes anti-trans, à savoir que la transition créer une dépendance médicale inévitable et absolue chez toutes les personnes trans est faux. C’est d’autant plus faux qu’elles présentent notamment cet argument vis-à-vis de personnes qui pourraient être amenées à changer d’avis sur leur transition pour dire : « Si vous essayez les hormone, vous ne pourrez plus jamais revenir en arrière. » ce qui n’est pas vrai dans la grande majorité des cas.
Les personnes qui souhaitent détransitionner ne sont évidemment pas dépendantes de leur THS pour maintenir leur transition. Elles ne sont donc pas concernées par mon dernier argument. Et, si elles ont conservé leurs gonades, a fortiori, si elles n’ont pas transitionné hormonalement pendant très longtemps, elles devraient avoir les fonctions naturelles nécessaires à leur santé sans traitement supplémentaire une fois le THS arrêté.
Mais cela ne veut pas pour autant dire que l’inverse est vrai et que l’arrêt du THS est possible et facile pour toutes les personnes trans ou même leur majorité. Certaines n’ont pas ou plus de gonade et dépendront effectivement toujours d’un traitement à vie pour leur santé. Et certaines qui les ont toujours ont besoin de pouvoir maintenir les effets de leur transition hormonale pour leur santé mentale, leur vie sociale et leur sécurité.
Par ailleurs, je parle depuis tout à l’heure de la transition hormonale parce que c’est généralement le sujet central de cet argument. Mais tout ce que l’on a dit dans cette partie s’applique à l’identique à la question des chirurgies de transition.
Certaines ne nécessitent pas d’entretien particulier une fois la convalescence finie. C’est notamment le cas des mammectomies, des chirurgies faciales et de certaines chirurgies génitales. Mais certaines peuvent impliquer des soins médicaux semi-réguliers à vie. C’est notamment le cas de toutes les chirurgies avec des implants qui doivent être changés tous les 10-15 ans et qui peuvent se casser ou entraîner des complications qui nécessitent une intervention chirurgicale avant cette échéance.
Je dis tout ça parce que je pense qu’il est important pour tout le monde d’avoir une représentation réaliste de la dépendance médicale qui existe ou non chez les personnes trans.
C’est important pour les personnes trans, déjà, et les personnes en questionnement, qui doivent prendre des décisions sur le sujet et qui ne peuvent que mieux le faire avec des informations plus précises et plus exactes sur le fonctionnement des traitements proposés. Et je pense que c’est aussi important pour les personnes cis, ne serait-ce que pour ne pas se faire avoir par des arguments remplis de désinformations d’un côté comme de l’autre.
Mais aussi, c’est important parce qu’il ne faut pas que les personnes trans et leurs allié·es répondent à ces arguments mensongers par un extrême inverse en voulant à tout prix se défendre d’une quelconque dépendance à la médecine et à l’industrie pharmaceutique.
D’une part, parce que c’est faux, c’est la situation dans laquelle nombre d’entre nous sommes actuellement, peut-être bien la majorité. Et ensuite, parce que vu le contexte actuel d’attaques multiples sur le droit à la transition, notamment médicale, présenter l’accès à celle-ci comme accessoire et dispensable pour la majorité des personnes trans est probablement, si vous me permettez l’expression, assez con, politiquement. « Les personnes trans peuvent tout à fait se passer de leurs hormones. » n’est pas exactement ce qu’on veut argumenter auprès des personnes qui luttent contre notre accès à celles-ci.
Et enfin, c’est important de comprendre tout ça et de l’assumer parce que la volonté de se détacher de la médicalisation de cette manière est attachée à tout un tas de positions idéologiques et de croyances sur la médecine, l’indépendance et le corps qui vont nous exploser au visage derrière. Et c’est de ça dont on va parler dans le reste de cette vidéo.
Partie 2 : La dépendance, ce cauchemar
« La transition médicale rend les personnes trans et détrans dépendantes à vie de traitement et/ou de soins médicaux » est une affirmation fausse dans sa généralisation. Mais il est important de se rendre compte qu’elle correspond néanmoins à la réalité de beaucoup de personnes trans et détrans, peut-être même bien la majorité d’entre elles.
Et surtout, hors de tout contexte, il est important de se rendre compte que c’est une affirmation et une description de la réalité, pas une critique. Ce n’est une critique pour les personnes anti-trans qui la formulent et certaines des personnes qui les écoutent que parce qu’elle vient accompagnée d’une autre conviction souvent implicite, à savoir : dépendre du corps médical à vie est une mauvaise chose qu’il faut éviter à tout prix.
Bien sûr, il ne s’agit pas de nier que dépendre du corps médical et de traitement est une contrainte et, dans certains, cas un danger. En tant que personne handicapée et malade chronique, c’est une réalité dont je suis assez familier.
Je ne peux pas passer 24 heures sans plusieurs médicaments sans conséquences significatives. Si je les oublie, je vais être malade avec des dégradations de ma santé qui peuvent être permanentes. Si je vais quelque part et que je dois rester hors de chez moi plus longtemps que prévu par accident sans avoir emmené des stocks suffisants, cela va endommager ma santé.
Ma capacité à fonctionner au quotidien dépend entièrement du bon vouloir des médecins à me prescrire ces médicaments, du bon vouloir des politiciens qui gèrent la sécu à continuer de les rembourser, du bon vouloir des laboratoires pharmaceutiques à continuer de les produire, etc. Ce n’est pas agréable, ça prend du temps, ça prend de l’énergie, ça coûte de l’argent et c’est flippant et dangereux.
Et cette histoire d’hormone, c’est la même chose.
Je vais bientôt faire une hystérectomie et pour diverses raisons, je pourrais avoir intérêt à faire retirer mes ovaires. Mais cette décision vient avec le fait de savoir que si, par exemple, un gouvernement d’extrême droite décide de supprimer l’accès à la testostérone pour les personnes trans, je vais être dans une situation médicale assez critique. Donc j’ai pas encore décidé.
Mon propos n’est donc pas que s’inquiéter de la dépendance médicale et la voir comme un risque qu’il serait préférable d’éviter si possible est frivole ou fasciste. A fortiori dans un contexte où l’accès aux soins pour tout le monde, mais pour les personnes trans en particulier, est activement dégradé d’année en année par des politiques néolibérales et conservatrices. C’est une inquiétude parfaitement entendable, et que je partage.
En revanche, il y a plusieurs manières de reconnaître cet enjeu et plusieurs raisons pour lesquelles certaines personnes le pointent du doigt ou pas. Et c’est là qu’on commence à avoir un problème.
Ce que je dis de la dépendance médicale, c’est qu’elle est réelle et qu’elle doit être prise en compte dans la balance bénéfice risque. C’est un poids et un risque amenés par certains choix médicaux et il faut que le bénéfice du traitement dont il est question soit plus important que ce risque-là.
Pour reprendre les exemples que je donnais juste avant, mes traitements quotidiens valent absolument le coût. Même s’ils me rendent dépendant du système médico-pharmaceutique, sans eux, je ne peux pas sortir de mon lit, travailler ou franchement faire quoi que ce soit. Dans ce contexte, le poids bien réel de la dépendance médicale reste très intérieur aux bénéfices apportés par mes traitements.
À l’inverse, dans le cas de l’ovarectomie, les bénéfices que je pourrais en retirer sont plus incertains et je ne suis donc pas sûr qu’ils soient plus forts que les risques liés à la dépendance médicale supplémentaire qu’elle entraîne.
Comme toujours, l’enjeu d’avoir des discussions sur la dépendance médicale est de donner des informations claires aux patients et aux patientes pour qu’iels puissent prendre la décision qui leur bénéficie le plus ou qui a les meilleures chances de leur bénéficier selon leurs propres critères et leurs priorités.
Pour cela, oui, il est important de parler de dépendance médicale. Mais ce n’est pas le sujet de l’argument anti-trans des « patients à vie », évidemment. Il ne s’agit pas ici de dire que la dépendance médicale est un paramètre à prendre en compte lorsqu’on se questionne sur une possible transition médicale. Il s’agit de dire que la dépendance médicale doit être évitée à tout prix et donc que le fait que la transition médicale puisse causer une dépendance de ce genre implique que la transition médicale est une mauvaise chose qui ne doit être rendue possible pour personne.
Cette logique et cet argument sont encore une fois bien connu·es des personnes handicapées. C’est une discussion courante sur le sujet des fauteuils roulants par exemple, souvent vu comme une de ces choses à éviter à tout prix. Beaucoup de personnes, dont beaucoup de médecins, voient le fauteuil roulant et l’absence de marche comme un des plus graves problèmes qu’il soit. Il n’est donc acceptable d’utiliser un fauteuil roulant que s’il n’y a absolument aucune autre option, et encore. Sinon, puisque le fauteuil est la pire chose qu’il soit, toute autre option est préférable.
En pratique, le fauteuil roulant est un outil qui vient bien sûr avec des contraintes et des limites réelles, mais qui est quand même dans plein de cas une meilleure option que les alternatives comme marcher dans la douleur et ne sortir de chez soi que pour le strict minimum. Avoir un fauteuil roulant est peut-être bien la chose qui a le plus amélioré ma qualité de vie de toute mon existence.
Ici, la même logique est appliquée à la transition médicale. La dépendance qu’elle engendre dans certains cas est présentée comme une chose si affreuse qu’il n’existe pas de bénéfices assez grands pour la justifier. Et ce n’est pas vrai.
Si la reconnaissance de la dépendance médicale est importante et qu’en parler avec les personnes tans, handicapé, etc., qui sont susceptibles d’être confrontées à des situations qui l’exacerbe est une bonne chose, l‘objectif de cette discussion ne doit pas être d’en faire un épouvantail pour effrayer les patients et les patientes et les convaincre de ne pas recevoir de soins. Mais plutôt, l’objectif doit être de permettre à chaque personne d’avoir une vision réaliste de la balance bénéfice risque des options médicales qui s’offrent à elle.
Partie 3 : Tous patients
L’argument des patients à vie, quand il est utilisé de manière aussi manichéenne, implique un rapport spécifique à la dépendance médicale, à savoir : c’est absolument mal. C’est ce dont on a parlé dans la partie précédente. Mais aussi, il implique une définition particulière de la dépendance médicale.
L’argument entier repose sur l’idée que les personnes qui transitionnent médicalement ne sont pas, avant leur transition, dépendantes du corps médical. Et, plus généralement, que la population dans sa majorité ne dépend pas du corps médical.
C’est ce qu’on entend en particulier dans la formulation « transformer des corps sains en patient à vie. » La transition médicale ferait passer de « personne en bonne santé » à « personne qui a besoin de soins. » Et ce n’est pas vrai.
Pour commencer, évidemment, certaines personnes sont déjà handicapées ou malades chroniques, et par là dépendantes de soins, avant leur transition médicale. C’était mon cas.
Mais même en ignorant ça, le gros angle mort de cet argument, c’est que tout le monde est dépendant du corps médical et est un « patient à vie ». Handicapé ou pas. Trans ou pas.
L’immense majorité d’entre nous a été accouchée dans un hôpital et/ou par des médecins, vaccinée enfant, soignée aux urgences quand elle s’est cassé le bras, s’est fait prescrire des antibiotiques pour une angine et sera bien contente d’avoir un médecin à consulter le jour où elle aura un cancer. Pour les petites maladies du quotidien, comme pour les accidents et les maladies graves, nous sommes tous et toutes dépendantes du système médical et nous y avons recours régulièrement tout au long de notre vie. Dépendre du corps médical pour sa santé et sa survie de la naissance à la mort est une situation universelle.
On peut dire que certaines personnes qui dénoncent cette dépendance médicale sont cohérentes et sont effectivement des personnes qui essayent d’éviter au maximum le système de santé et de s’en soustraire. C’est vrai.
Et c’est entre autres pour ça qu’il y a une forte superposition entre les personnes anti-trans et les personnes antivaxx. Parce que les deux se fondent entre autres sur l’idée qu’il est inacceptable de modifier son corps par la médecine et de dépendre de ce genre d’intervention et d’aide ainsi que sur diverses croyances, complotistes ou pas, sur le contrôle que le système de santé a sur nos corps et nos vies.
Cependant, quand on y regarde d’un peu plus près, les personnes qui tentent de se retirer de cette dépendance médicale plus ou moins universelle la remplacent juste par autre chose. Certaines prennent de l’homéopathie, certaines font des régimes, certaines prennent des compléments, certaines font de la magie, certaines vont à la salle tous les jours et toutes disent que ces traitements ou activités sont ce qui leur permettent de rester en bonne santé ou de se soigner quand elles ne le sont pas. Et donc, elles en sont dépendantes de la même manière que le citoyen moyen est dépendant du système médical.
On peut arguer que certaines de ces pratiques sont plus autonomes, qu’elles ne sont pas contrôlées par l’État et qu’il s’agit donc de quelque chose de différent d’une dépendance au système de santé. Et dans une certaine mesure, c’est vrai. Mais elle reste rarement des pratiques que ces personnes font absolument seules et, en général, elles coûtent autant voire plus d’argent que de se reposer sur le système de santé. Donc, on voit bien qu’il ne s’agit pas d’une indépendance si réelle que ça.
La dépendance médicale à vie, si elle a plusieurs degrés, n’est pas une expérience spécifique des personnes trans, ni des personnes handicapées ou malades chroniques, mais une expérience universelle, y compris chez les personnes qui s’écartent de la médecine mainstream en faveur de médecines alternatives, qu’elle les appelle « médecine » ou pas.
Une fois que l’on remet ce fait au centre de la conversation, on voit bien que, dans l’argument des patients à vie, il ne s’agit pas réellement de dénoncer la dépendance médicale dans son ensemble. Les gens s’en accommodent plutôt bien sur d’autres sujets, que ce soit parce qu’ils n’ont pas de problème avec le fait de s’appuyer sur le système de santé quand ils en ont besoin ou parce qu’ils ont un problème avec cela, mais qu’ils ont trouvé d’autres choses dont dépendre à la place.
Plutôt, il s’agit de tracer la ligne entre les besoins médicaux acceptables pour lesquels dépendre d’aide médicale n’est pas aperçu comme un problème majeur et les autres, pour lesquels la dépendance médicale devient un problème. Et cette ligne se situe toujours plus ou moins à l’endroit de la norme et du handicap.
Il est normal et acceptable d’avoir besoin de lunettes pour voir, mais il n’est pas normal et acceptable d’avoir besoin d’un fauteuil roulant pour se déplacer. Il est normal et acceptable de toujours avoir du paracétamol dans sa salle de bain pour gérer les maux de tête du quotidien. Il n’est pas normal et acceptable de s’injecter des hormones une fois par mois.
Les dépendances qui sont partagées par la masse et qui sont perçues comme des besoins normaux du quotidien ne sont pas dénoncés comme des dépendances problématiques. Mais les dépendances plus singulières et attachées à des classes sociales plus stigmatisées comme celles des personnes handicapées ou trans le sont.
Dans une certaine mesure, on peut aussi comparer ça à l’accès aux produits menstruels.
Les règles, qui sont un événement tout à fait normal et la dépendance à des outils pour les gérer, qui est elle aussi tout à fait normale, sont stigmatisées du fait qu’elles ont associées à une population qui est minorisée, à savoir les femmes. Alors qu’avoir besoin d’un pansement ou d’un bandage quand on se coupe quelque part parce qu’on saigne et que ce n’est pas ni pratique ni hygiénique ne choque pas vraiment qui que ce soit.
Une autre partie de la distinction entre ces deux types de dépendance est la perception que l’une d’entre elles est choisie. Il est acceptable d’avoir besoin de soin quand quelque chose nous arrive que l’on n’a pas choisi et que l’on ne contrôle pas. Comme être myope ou avoir mal à la tête. Mais les personnes trans sont perçues comme ayant la possibilité de ne pas dépendre du corps médical et faisant le choix de devenir des patientes à vie quand même.
En somme, les personnes trans seraient des personnes valides, en pleine santé avant leur transition, qui ne dépendraient donc pas du corps médical et qui feraient le choix de volontairement devenir dépendante de traitement, c’est-à-dire le choix de devenir malade ou handicapé.
On peut là encore y voir beaucoup de similitudes avec le traitement de certaines personnes malades chroniques et handicapées considérées comme responsables de leur maladie.
Une personne avec des douleurs chroniques à qui on dit qu’elle en est responsable parce qu’elle ne fait juste pas assez d’effort pour se muscler se verra plus facilement dire que c’est horrible qu’elle utilise un fauteuil roulant et prenne des médicaments pour gérer sa douleur puisqu’elle aurait supposément le choix de ne pas dépendre de toute cette médicalisation si seulement elle faisait la bonne chose.
Une personne grosse et malade chronique se verra très souvent dire que c’est horrible qu’elle dépende de tel ou tel traitement ou de telle aide alors que si elle faisait le choix de faire ce qu’il faut pour maigrir, elle n’en aurait pas besoin.
Les personnes usagères de drogues sont aussi souvent tenues responsables de leurs problèmes de santé et se voient dire qu’elles devraient juste choisir de ne pas se droguer et comme ça elle n’aurait pas besoin de soin par ailleurs.
Bien sûr, ce n’est pas exactement ce qui se passe dans la réalité.
Ne pas transitionner médicalement a un coût et ce coût est plus élevé que celui de la dépendance médicale liée à la transition pour nombre d’entre nous. Les personnes trans, avant d’avoir accès à la transition qu’elles veulent et dont elles ont besoin sont rarement en bonne santé et tout à fait capables de mener leur vie de manière fonctionnelle. C’est bien pour ça que nous transitionnons. Et, en général, nous sommes plutôt en meilleur état après qu’avant.
De la même manière, les personnes avec des douleurs chroniques n’ont en réalité pas l’option de juste faire du sport pour ne pas avoir mal parce que ce n’est pas efficace, suffisant ou simplement possible de faire du sport dans plein de cas et parce qu’elles étaient déjà malades avant et ayant besoin de soutien médical avant d’avoir un fauteuil roulant ou d’arrêter le sport.
Les personnes grosses n’ont en réalité pas l’option de juste maigrir et être en bonne santé grâce à ça. Car les outils qui permettent de maigrir ne sont pas toujours efficaces, suffisants ou simplement possibles à mettre en place. Et leurs problèmes de santé sont couramment plus anciens que leur prise de poids et à sa source avant d’en être une conséquence. Donc juste maigrir, en plus de ne pas être toujours possible et souvent dangereux, ne réglera probablement pas le problème initial.
Et vous l’avez deviné, les usagers et usagères de drogue ne peuvent pas non plus juste arrêter de consommer pour être en bonne santé grâce à ça. Parce que les outils qui permettent cela ne sont pas toujours efficaces, suffisants ou possibles à mettre en place et que leurs problèmes de santé sont couramment plus ancien que leur prise de drogue et à sa source avant d’en être une conséquence. Donc juste arrêter, en plus de ne pas être possible et parfois dangereux (parce qu’on le rappelle, le sevrage de certaines drogues comme l’alcool peut être mortel) cela ne réglera aussi probablement pas le problème initial.
Dans toutes ces situations, les personnes trans comme handicapées sont tenues responsables d’avoir besoin de soins aujourd’hui parce qu’il est présumé que par le passé, elles n’avaient pas ces besoins et qu’ils ne sont apparus qu’à la suite de mauvais choix de leur part.
En réalité, ces personnes avaient déjà besoin de soins avant de faire les choix qui leur sont reprochés, que ce soit transitionner médicalement, utiliser des aides à la mobilité, utiliser des drogues ou avoir pris du poids pour une raison x ou y. Et ce qu’on leur reproche, ce n’est pas d’être en moins bonne santé qu’avant, c’est de demander de l’aide et que ça se voit.
Mais pour pouvoir avoir toute cette discussion, il faut reconnaître deux choses.
La première, c’est que nous sommes tous et toutes dépendant·es du corps médical et susceptibles de le devenir plus. Nous avons tous et toutes besoin d’aide médical régulière au cours de notre vie et nous pouvons tous et toutes nous retrouver face à une situation qui nous rend plus profondément et quotidiennement dépendant·es de ce soutien.
Parce qu’être en mauvaise santé, ce n’est pas quelque chose qui arrive seulement aux gens qui font des mauvais choix et qui pourraient juste faire de bons choix et aller mieux. C’est quelque chose qui arrive partout et à n’importe qui parce que le corps humain est fragile et éminemment faillible.
Le deuxième, c’est que pour un certain nombre de personnes, en l’occurrence ici les personnes trans, devenir dépendantes d’un traitement à vie est un désagrément bien plus mineur que les difficultés que ce traitement peut soulager. Et pour reconnaître ça, il faut reconnaître qu’il existe des souffrances plus grandes que devenir handicapé·e. Et ça c’est pas évident pour tout le monde.
Partie 4 : Tous dépendants
Cette distinction entre les dépendances normales et acceptables et les dépendances hors normes et problématiques se retrouve dans le rapport à la dépendance médicale comme on vient de l’explorer dans la partie précédente, mais est tout à fait généralisable au sujet de la dépendance dans son ensemble et sous toutes ses formes.
La dépendance est vue comme fondamentalement un problème. Les personnes handicapées le savent bien.
Quand on parle de handicap, une des choses qui revient le plus souvent comme une peur chez les personnes valides si elles devenaient handicapée, ce n’est pas la douleur ou l’épuisement, c’est la dépendance. L’idée d’avoir besoin d’aide pour les gestes du quotidien, d’être un poids pour ses proches, de ne pas pouvoir faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut parce que l’on est dépendant de la participation d’autrui, etc.
Et cette priorisation des craintes se reflète aussi dans la manière dont les personnes handicapées sont traitées.
Au quotidien, le fait que je ne puisse pas me lever est un de mes symptômes les moins handicapants, si ce n’est peut-être le symptôme le moins handicapant de tous. Pourtant, c’est souvent celui qui est pointé comme le plus grave ou le plus inquiétant. En partie parce qu’il me rend plus visiblement handicapé, et ça on n’aime pas, mais aussi parce que c’est celui qui est le plus perçu comme amenant à une dépendance et une perte d’autonomie. (Ce qui n’est d’ailleurs pas vrai, mais c’est quand même la perception.)
Quand on parle à des personnes paraplégiques, on retrouve les mêmes réponses. Que beaucoup de gens qui leur parlent sont concentrés sur la perte de mouvement et que quand on parle de paralysie, c’est à ça qu’on pense. Alors que si elles pouvaient retrouver une seule fonction corporelle, ce ne serait pas celle-là. Ce serait de ne plus avoir de douleurs chroniques ou d’incontinence.
Et quand on cherche des soins, ils sont souvent orientés sur comment redonner de l’indépendance plutôt que comment améliorer la qualité de vie. Comme si les deux étaient synonymes alors que dans beaucoup de cas, recevoir plus d’aide, donc être plus dépendant, est une des meilleures manières d’améliorer la qualité de vie.
Mais comme pour la question de la dépendance médicale, cette vision de la dépendance comme quelque chose qui ne fait pas normalement partie du quotidien et ne concerne que certaines personnes, âgées ou handicapées notamment, est complètement déconnectée de la réalité.
Je n’ai pas produit mes vêtements. Je n’ai pas produit mon logement. Je n’ai pas produit l’énergie qui me chauffe et qui m’éclaire. Je n’ai pas cultivé la nourriture que je mange. Je n’ai pas nettoyé l’eau qui coule dans mon robinet ou construit l’infrastructure qui l’achemine jusque-là. Même si j’étais la personne la plus valide du monde, à l’heure où je vous parle, si je ne recevais pas de l’aide de centaines de personnes pour ces différents besoins, je serais mort de faim et de froid.
La dépendance est la conséquence inévitable du fait d’avoir des besoins auxquels on ne peut pas répondre sans aide, c’est-à-dire, dans le cas des humains, la grande majorité de nos besoins.
Nous sommes tous et toutes dépendants et dépendantes de nombreuses personnes chaque jour de notre vie pour notre nourriture, nos vêtements, nos logements, l’énergie qui les chauffe et les éclaire, l’eau potable et l’eau courante, le traitement de nos déchets, nos déplacements, etc. Et toutes ces dépendances sont bien plus grandes et bien plus vitales que la dépendance médicale des personnes trans secouée comme un épouvantail pour nous faire croire qu’une vie dans une telle situation de dépendance ne vaut pas la peine d’être vécue et qu’il faut l’éviter à tout prix.
Encore une fois, les dépendances normales vécues par la majorité de la population ne sont souvent pas traitées comme un problème. Et plus que ça, ne sont même pas considérées comme des dépendances. Seul les dépendances plus rares (et encore) des personnes marginalisées le sont.
Pour être clair, il ne s’agit pas ici de nier l’inconfort et le danger inhérent à la dépendance ou de dire qu’avoir plus de marge d’indépendance est inutile et n’a jamais aucun intérêt pour améliorer la vie d’une personne. C’est faux.
La dépendance des personnes handicapées notamment est un vrai sujet, un vrai poids dans nos vies et, comme je le disais déjà au début de la vidéo, un vrai danger. Cela est d’autant plus vrai qu’une partie de cette dépendance est organisée et fabriquée artificiellement là où elle pourrait ne pas exister.
Par exemple, si je veux prendre le train, je dois réserver une place spéciale dont j’espère qu’elle est libre puisqu’il n’y en a que deux par train. Je dois remplir un formulaire en ligne au moins 2 jours à l’avance. Je dois venir sur place à la gare avec au moins 30 minutes d’avance et je dois me faire accompagner jusqu’au train pour qu’une personne de l’assistance en gare installe les rampes et me permette d’accéder au wagon. Une fois dans le train, je ne peux plus sortir de ma voiture pour quoi que ce soit, y compris en cas d’accident ou d’urgence. Et si la rame est défectueuse à l’arrivée, ce dont j’ai déjà fait l’expérience, je suis coincé dans le train jusqu’à nouvel ordre.
Cette dépendance a un coût au quotidien. Elle signifie que je ne peux pas me déplacer spontanément, changer d’horaire de train la veille, et que si mon bus pour aller à la gare est 10 minutes en retard, je n’aurais pas le droit de monter dans mon train alors que je suis 20 minutes en avance. Et il aurait suffi de faire des trains accessibles PMR pour que l’intégralité de ces problèmes n’existe jamais. C’est le cas sur d’autres rames et dans d’autres pays.
Donc oui, bien sûr, notamment dans des cas comme celui-ci, on peut dénoncer la dépendance comme une dégradation de la qualité de vie et dire qu’il faut que des mesures soient urgemment prises pour réduire cette dépendance délétère qui n’a pas lieu d’être puisqu’elle a été manufacturée de toutes parts par un système de transport qui n’a juste pas voulu s’organiser autrement.
Mais la dépendance est un sujet qui mérite d’être traité avec nuance. La dépendance vient avec ses risques, mais elle est aussi inévitable et elle vient avec de nombreux bénéfices car il n’est pas possible de faire société sans accepter de dépendre des autres et que les autres dépendent de nous.
Dans ce contexte, les discours remplis de doubles standards qui traitent certaines dépendances vitales comme tout à fait anecdotiques et d’autres, dont des dépendances plus mineures, comme insupportables doivent nous mettre a puce à l’oreille sur le fait qu’il ne s’agit pas vraiment d’une discussion honnête sur le sujet de la dépendance, mais vient plutôt d’une manipulation de ce sujet en l’occurrence ici pour dissuader les transitions médicales en les rendant effrayantes grâce à l’épouvantail de la dépendance.
Partie 5 : Le corps, cette machine bien huilée
La vision du corps qui se dessine à travers toute cette discussion, c’est entre autres celle qui consiste à penser que la nature est bien faite, que normalement le corps est censé fonctionner sans accro, sans douleur, sans besoin d’aide ou de soin. Et donc que quand une personne a un besoin de ce genre, c’est que son corps (ou sa psychée potentiellement) présente une anomalie.
Mais personne ne correspond à cette définition. Personne n’a un corps qui fonctionne toujours sans accro, sans douleur et sans besoin d’aide ou de soin. Être parfois blessé, être parfois malade, avoir parfois besoin de soin est, comme on l’a déjà dit plus tôt, une expérience universelle.
Mais plus encore que ça, personne n’a un corps sans besoins. Le corps humain, tel qu’il est fait pour tout le monde nécessite des heures et des heures de maintenance chaque jour pour ne serait-ce que juste rester en vie, sans même parler d’être en bonne santé. Nous avons besoin de dormir, de boire, de manger, d’aller aux toilettes. Si nous ne faisons rien pour activement faire la maintenance de notre corps, nous mourrons en quelques jours.
Et donc, pour pouvoir diffuser la croyance que la nature est bien faite, que le corps est une machine optimisée et que seuls les défectueux ont besoin d’aide et de soin, il faut faire ce que nous disions au-dessus. Cesser de considérer les besoins normaux comme des besoins afin de pouvoir se tourner vers les personnes avec des besoins singuliers ou supplémentaires en disant : « Beruk ! Vous avez des besoins, c’est horrible. »
Et tout comme il n’est pas fondamentalement horrible d’être dépendant des autres, il n’est pas horrible d’avoir des besoins. C’est normal.
Et pour qu’une société fonctionne, elle doit reconnaître que ses membres ont des besoins et que l’objectif n°1 de faire société est de répondre à ces besoins. Que tout le monde soit logé, nourri, soigné, entendu, y compris dans ses besoins marginaux et rares.
Cette discussion peut paraître futile ou inutilement philosophique, mais même juste à l’échelle individuelle, je pense que c’est quelque chose de très important à avoir en tête.
Nous passons près de la moitié de nos vies à répondre à nos besoins primaires. Et avoir conscience de ça, avoir conscience que ces besoins existent, qu’ils sont normaux et que ce n’est pas une faute d’avoir besoin de temps et de ressources pour se maintenir en vie, que ce n’est pas une faute que cela demande un réel effort et que si ça ne marche pas tout seul tout le temps, ça ne veut pas dire qu’on est défectueux. C’est important.
C’est évidemment d’autant plus important pour les personnes handicapées et dans la question qui nous intéresse, c’est aussi important pour les personnes trans parce que transitionner c’est prendre beaucoup de temps et de ressources pour répondre à un besoin et ça peut sembler désespérant ou inapproprié des fois.
Mais c’est important pour tout le monde. Il n’y a pas besoin d’être handicapé ou marginalisé pour avoir des besoins, pour être dépendant d’autres pour répondre à ces besoins et que cela prenne des ressources et du temps.
C’est important aussi parce que reconnaître l’existence de nos propres besoins, c’est la première étape pour accepter l’existence des besoins d’autrui. Si j’accepte que je passe 12 heures par jour à répondre à mes besoins primaires pour me maintenir en vie, le jour où quelqu’un me dit : « Du fait de ma maladie, je dois passer une heure par jour à faire des traitements. » ou « Comme je suis trans, je dois prendre des hormones tous les soirs 10 minutes. » Ce ne sont plus des expériences si étrangères que ça à la mienne et ce ne sont plus des quantités de besoins si disproportionnées par rapport aux miens.
Et enfin, c’est important parce que beaucoup d’idées fascistes sur la santé et la société manipulent ces biais que nous avons sur nos besoins et nos corps — on va en reparler tout de suite — et qu’en avoir conscience, c’est la première étape pour s’en défendre.
Partie 6 : La santé, une histoire de société
Si avoir des problèmes de santé est perçu comme une occurrence rare et exceptionnelle et pas comme une expérience universelle et attendue, cela veut dire plusieurs choses.
La première, c’est qu’il n’y a pas forcément besoin d’organiser la société pour répondre à cette situation somme toute marginale. Pour le dire plus clairement, ça veut dire qu’on peut démanteler la sécurité sociale et l’hôpital public. De toute façon, la majorité d’entre nous n’en a pas besoin. C’est que pour les vieux et les handicapés, tant pis.
La deuxième, c’est qu’il y a alors deux explications possibles quand quelqu’un est effectivement malade ou handicapé, Et donc, deux solutions pour répondre à cette situation et retourner à cet ordre naturel des choses fantasmées où personne n’est jamais malade.
La première explication possible, c’est que si tu es malade, c’est une anomalie de la nature. C’est pas de bol, il y a eu un bug dans le système.
Dans ce cas-là, la solution pour empêcher que ça arrive, c’est l’eugénisme classique. On s’organise pour empêcher les handicapés de se reproduire, voire on s’en débarrasse. On encourage les parents de futurs enfants handicapés à les avorter. On légalise l’euthanasie pour se débarrasser des malades plus vite. Vous connaissez la chanson, on est en plein dedans.
(Notez que je ne suis ni anti-avortement ni anti-euthanasie, mais avoir des lois différentes qui te permettent d’avorter des fétus handicapés viables alors que ce serait illégal s’ils étaient valides et demander aux handicapés s’ils veulent mourir sans leur donner de quoi vivre avant, c’est quand même un peu du foutage de gueule. Je veux que l’IVG soit légal sans limite de temps pour tous les fétus, valides comme handicapés, et on pourra reparler de l’euthanasie le jour où l’AAH sera basée sur le SMIC et accessible en moins de 3 mois.)
C’est notamment là que la croyance « la nature est bien faite » intervient. Si on croit que la nature est bien faite, alors les handicaps, notamment génétiques sont contre nature. Ils sont des anomalies et les supprimer — y compris par la stérilisation forcée des personnes concernées, quelque chose qui se fait encore aujourd’hui en France — c’est permettre aux choses de reprendre l’ordre naturel.
Or, la nature n’est pas bien faite. La nature est générée de manière aléatoire et la génétique et la reproduction produisent toujours ce genre d’exception. Les handicaps génétiques diverses et variés, c’est le résultat attendu de la nature telle qu’elle fonctionne actuellement.
Et on peut appliquer cette même réflexion aux personnes trans. Si la nature est bien faite, alors avoir de la dysphorie, c’est soit un genre d’anomalie, soit décider volontairement d’aller contre la nature, ce qui dans cette logique est évidemment un problème.
C’est là qu’on retrouve toute la rhétorique sur « s’accepter tel qu’on est », « accepter sa nature », « accepter son sexe » etc. La nature est bien faite, il faut donc que tu fasses avec.
Seconde explication possible, si tu es handicapé, c’est ta faute.
Ton corps est censé bien fonctionner. Donc s’il ne fonctionne pas, c’est que tu as probablement dû faire quelque chose de travers. Est-ce que tu as pensé à manger des légumes et faire du sport ?
C’est ce dont on parlait tout à l’heure sur la responsabilité des personnes handicapées et trans dans leur dépendance. Encore une fois, la notion de la nature bien faite intervient ici pour justifier la déduction que si quelque chose de douloureux ou de dysfonctionnel arrive, c’est que quelque chose, notre comportement en l’occurrence ici, a dû disrupter la nature.
C’est pour ça que beaucoup de groupes conservateurs aujourd’hui sont en même temps obsédés par la santé et anti-santé.
C’est notamment très visible aux États-Unis où les politiciens parlent énormément du fait que l’espérance de santé aux États-Unis est plus basse qu’ailleurs et qu’il y a donc une crise sanitaire à régler. Souvent, tout ça est aussi lié aux discours sur l’obésité présentée comme une épidémie, les paniques morales tous les 3 jours sur les choses qui donnent l’autisme et qu’il faut arrêter, etc. Le parti de Trump a littéralement lancé un mouvement Make America Healthy Again : rendre l’Amérique à nouveau en bonne santé. Parler de santé et vouloir que les gens soient en meilleure santé est une grosse partie de leur discours.
Et, dans le même temps, ce même gouvernement est anti-santé publique, anti-masques, anti-sécurité sociale, anti-vax, etc.
Et même si les proportions sont un peu plus mesurées en France pour l’instant, on peut retrouver le même genre de dynamique.
On nous dit que la santé mentale est la cause de l’année pour le gouvernement, qu’il y a de plus en plus d’arrêts maladies, que c’est un problème, etc. Et dans le même temps, on supprime tous les ans des lits dans les hôpitaux, on réduit à chaque budget les remboursements de la sécurité sociale, etc.
Tout ça bien sûr, c’est en partie une question de capitalisme. Financièrement, la destruction du système de santé publique bénéficie à plein de gens. En tout cas sur le court terme. Par exemple, au hasard, aux conseillers du gouvernement américain dont le travail est de vendre des montres connectées pour surveiller ta santé au lieu d’aller chez le médecin.
C’est aussi une stratégie totalitaire. Si les gens sont trop occupés à avoir trois tafs pour pouvoir payer leur chimiothérapie et ne pas mourir, ils n’ont pas vraiment le temps de préparer la révolution.
Mais aussi, et pour aujourd’hui, c’est ça qui nous intéresse, c’est une question d’idéologie individualiste qui veut que si tu as besoin d’aide, c’est forcément qu’il y a un problème quelque part, parce que normalement on n’a pas besoin d’aide.
Et arriver à graver cette croyance dans la population, qu’il est anormal d’avoir besoin d’aide, que c’est une faiblesse, que c’est une anomalie, que c’est contre l’ordre naturel et donc contre l’ordre de Dieu — encore une fois, ça en France on se le prend un peu moins, mais aux États-Unis, bien sûr, oui — c’est très puissant en terme de contrôle de la population et pour s’assurer que personne ne crée des réseaux de solidarité qui les amèneraient peut-être à être moins fascistes, voire à faire la révolution, on y revient encore.
Et pour faire la propagande de cette idéologie, ça marche très bien de vendre une vision de la santé hyper individualiste.
Si tu es en mauvaise santé, c’est ta faute, et tu peux le régler en faisant un meilleur choix. Il faut faire un régime. Il faut porter une montre connectée et un moniteur de glucose et aller à la salle.
C’est pratique parce que ça ne coûte rien à l’État. Ça rapporte de l’argent aux entreprises privées qui vendent les régimes et les équipements en question. Ça permet de démanteler la sécurité sociale et l’hôpital public tranquillement puisque de toute façon on dit aux gens que ce n’est pas ça qui les soigne.
Ça fait croire à tout le monde que ces problèmes sont individuels et que donc c’est à eux de les régler par leurs choix. Et comme ça, ils ne se posent pas trop de questions sur est-ce que peut-être il faudrait demander au gouvernement de faire son travail ni sur est-ce que peut-être ce serait une bonne chose de s’entraider et de voir les autres personnes autour de nous comme méritant de l’empathie et du soutien.
Qu’on soit bien clair, il ne s’agit pas de dire que nos habitudes alimentaires et de mouvements n’ont pas d’impact ur notre corps, ni que changer ses habitudes ne peut pas être utile pour améliorer notre santé. Ce que nous mangeons et notre activité physique sont des éléments importants de notre santé globale. Et quand ces changements sont faits dans la bonne direction, ils peuvent aider à soulager certains symptômes. C’est vrai.
Il s’agit de dire que la santé est et doit être un enjeu collectif.
Nous sommes des individus capables de faire des choix plus ou moins bons et ces choix nous impactent. Mais la marge de choix que nous avons est extrêmement conditionnée par notre environnement.
On ne peut pas « manger mieux » si le salaire minimum du pays est trop bas pour acheter des légumes. On ne peut pas « bouger mieux » si les villes sont faites pour être impossibles à circuler à pied ou si les flics viennent vous contrôler et vous tabasser quand vous passez trop de temps dehors. On ne peut pas « dormir mieux » si les régulations du travail ne nous laissent pas le temps de vivre à côté des horaires de boulot.
Et il y a de toute façon des choses qui ne sont pas de l’ordre de notre choix. Si je traverse la rue et qu’une voiture me roule dessus en grillant un feu rouge, je n’ai pas beaucoup de pouvoir d’action sur le sujet.
Et si, exemple au hasard, nous étions dans une pandémie d’un virus aéroporté et que tout le monde respirait ce virus dans l’air partout où je vais, ma capacité à me protéger de ce virus serait quand même un tout petit peu limitée par des choses sur lesquelles je n’ai pas de contrôle.
On ne peut pas attendre de la population qu’elle soit en bonne santé si elle n’a pas accès à des soins gratuits pour tous et toutes et des vraies politiques de santé publique, puisqu’il y a plein de problèmes de santé dont on ne peut pas se prévenir ou guérir juste en faisant des pompes et en mangeant des légumes.
Il y a un projet idéologique derrière le fait de dire : « Il faut que chacun fasse du sport et cuisine des repas maison tous les jours. » Et ce projet, c’est de s’assurer que personne ne pense qu’on devrait peut-être se soutenir les uns les autres au quotidien au lieu de dépendre de nous tout seul pour répondre à tous nos besoins.
Parce que rappelons-le, « cuisiner des repas maison tous les jours », ça n’existe pas dans l’histoire de l’humanité. Jamais personne n’a fait ça. La raison pour laquelle les gens mangent tout préparé aujourd’hui, pas comme avant, ce n’est pas qu’ils sont feignants, c’est qu’il y a deux générations, il y avait des femmes qui passaient leurs journées dans la cuisine à faire à manger pour 12 personnes à la fois.
Fabriquer de la nourritur est un travail à plein temps et c’est un travail communautaire.Ça l’a toujours été. Il n’y a pas assez de temps et de ressources dans une journée pour que chaque foyer de deux personnes ait deux tafs à plein temps et des repas maison matin, midi et soir.
Ce qu’il se passe, quand on dit à des foyers à la fois beaucoup plus petits et qui font beaucoup plus d’heures de travail salarié par semaine, « Vous êtes en mauvaise santé parce que vous mangez des plats préparés, il faut cuisiner. » C’est la même chose que ce qu’il se passe dans « La nature est bien faite et le handicap et la transidentité sont une anomalie. » C’est l’idée fasciste qu’il existe une époque passée dans laquelle tout se déroulait bien et que nous avons fait des choses en tant que société qui ont disrupté cette paix et cet idyle. Tout cela à propos d’une époque qui n’a jamais existé.
Les gens ont toujours été handicapés et trans et ils n’ont jamais cuisiné tous les jours des petits repas maison pour deux après le travail à l’usine.
Et on pourrait croire que demander aux gens de faire quelque chose d’impossible fonctionne mal, parce qu’ils vont s’en rendre compte. Mais c’est au contraire ce qui rend ces injonctions si puissantes.
On dit : « Si ça ne marche pas, c’est que vous ne faites pas assez d’efforts. » Et quand, inévitablement, les gens n’arrivent pas à atteindre l’objectif impossible, leur réaction est de se sentir coupables et humiliés, de se dire qu’ils sont les fameuses anomalies qui ruinent la société parce que normalement ça marche et si ça ne marche pas, c’est qu’il y a un truc qui n’est pas normal chez eux. Et donc ils ferment leur gueule et ils essayent plus fort parce que personne n’a envie d’être l’anomalie.
Partie 7 : Big Pharma
Avant de conclure cette vidéo et de me recentrer sur le sujet de départ — parce que j’ai bien conscience qu’on dirait que je suis parti un petit peu loin, mais pas d’inquiétude, on y revient — je voulais dédier une partie à un point important de la dépendance médicale qu’on n’a pas beaucoup discuté jusqu’ici.
C’est le fait que la dépendance médicale peut entre autres être une dépendance pharmaceutique, notamment dans le cas des hormones, et donc une dépendance à des entreprises qui potentiellement gagnent de l’argent grâce à cette dépendance.
C’est aussi un des arguments centraux dans certaines théories conspirationnistes anti-trans. « Le lobby pharmaceutique encourage à la transition de plus en plus et de plus en plus jeune pour vendre de plus en plus d’hormones à des gens qui en dépendront toute leur vie. » Un super plan pour un business.
Et, bien sûr, il y a du vrai dans le fait qu’on vit dans une société capitaliste et que dans beaucoup de situations, les soins donnés aux patients sont orientés par la volonté de faire du profit ou des économies, autant voir plus qu’ils ne sont orientés pour réellement améliorer leur qualité de vie.
Encore une fois, c’est d’autant plus évident aux États-Unis où le système de santé est très privatisé et très orienté vers le profit, mais c’est aussi vrai en France et de plus en plus avec la manière dont les différents gouvernements successifs ont réduit le budget des hôpitaux et les remboursements de la sécurité sociales et passer des réformes comme la tarification à l’acte de 2004 qui fait que les hôpitaux sont financés en fonction des actes qu’ils font et donc sont de facto incités à faire plus des actes les plus rentables et moins des actes les moins rentables indépendamment de ce dont les patients ont besoin.
Cependant, si on se penche sur le cas des THS trans spécifiquement et des bénéfices que les transitions pourraient apporter aux laboratoires, en France, on arrive à la conclusion inverse.
La testostérone énanthate injectable, qui, jusqu’à cette année, était la seule remboursée par la sécurité sociale, n’est plus sous brevet depuis déjà 10 ans. Ce que ça veut dire, c’est que d’autres laboratoires que Bayer qui avait l’exclusivité jusqu’en 2016 peuvent en produire et en vendre. S’il s’agissait d’un business lucratif, on imagine que d’autres laboratoires auraient sauté sur l’occasion. Pourtant, le premier générique à avoir fait son apparition en France l’a fait l’année dernière et, dans mon expérience, est encore assez peu répandu.
Pour les chirurgies, on peut aisément constater une dynamique similaire. Le nombre de professionnels qui font des chirurgies de transition est bien plus faible que la demande. Je suis personnellement en parcours pour faire une phalloplastie depuis 2 ans et j’en ai pour bien encore au moins 5 ans d’attente avant de juste pouvoir commencer le processus, qui lui-même dure plusieurs années. C’est ça, la réalité des chirurgies trans en France.
Qu’on soit clair, je ne suis pas en train de dire que les chirurgiens et chirurgiennes en question ne gagnent pas copieusement leur vie. Bien sûr que c’est le cas. Mais, d’une part, c’est aussi le cas dans les autres spécialités de chirurgie. Il n’y a pas besoin d’opérer des personnes trans pour ça. Et d’autre part, il y a déjà plus de patients et patientes trans que ces professionnel·les ne peuvent en opérer et iels n’ont pas grand-chose à gagner à voir encore plus le nombre de personnes trans augmenter.
Craindre que certaines personnes puissent recevoir des soins inadaptés pour des raisons de rentabilité et d’économie au sein du système de santé est une inquiétude tout à fait justifiée. En revanche, la situation de l’offre et de la demande et de la tarification en France ne crée pas un contexte particulièrement propice à la surprescription des actes de transition pour faire du profit. Ce n’est juste pas une situation dans laquelle nous sommes actuellement.
Et si on a peur de se retrouver dans cette situation dans le futur, ce que je peux entendre, la solution n’est pas de dérembourser ou d’interdire les actes de transition, c’est au contraire de les prendre en charge et d’en réguler les tarifs pour éviter que ces opérations ou traitements produisent des bénéfices disproportionnés par rapport aux autres actes médicaux le tout sur le dos des personnes trans.
C’est la différence qu’on peut voir entre les hormones qui sont remboursées par la sécurité sociale et où la boîte coûte 10 € et les mammectomies où la majorité des chirurgiens opèrent en dehors de la sécurité sociale, ne sont pas remboursés, fixent donc leurs propres tarifs et demande 5000 € pour des opérations qu’ils peuvent faire plusieurs fois par jour.
Conclusion
Je pense qu’il est important de reconnaître que l‘argument des patients à vie est en partie fondé sur des inquiétudes raisonnables et importantes.
Dépendre d’un traitement médical à vie est par plein d’aspects contraignant et possiblement dangereux si l’accès au traitement en question est compromis. Et, dans un contexte de plus en plus agressivement capitaliste et néolibéral, il n’est pas absurde de s’inquiéter de l’aspect financier de cette dépendance et de comment la course à la rentabilité et au gain dans nos systèmes de santé peut influencer les décisions prises par les médecins au détriment des patients et des patientes.
Être honnête sur le fait que ces enjeux sont réels me paraît utile pour que les personnes trans et en questionnement puissent faire leurs choix de la manière la plus informée possible.
Cependant, si l’on s’attarde une seconde sur le genre de discours dans lequel s’inscrit cet argument, on voit bien qu’il ne s’agit pas de donner du savoir aux personnes pour les laisser libre des décisions qu’elles prennent en conséquence. La conclusion est toujours qu’il faut donc limiter ou interdire l’accès à la transition médicale.
Cette affirmation, idéologiquement, prend racine dans le fait de considérer qu’aucune dépendance ne vaut le coup. Devenir dépendant d’une personne ou d’un système serait toujours un destin moins souhaitable que l’alternative, à savoir ne pas recevoir d’aide ces personnes ou système.
Pourtant, la dépendance n’est pas réellement l’affaire unique des personnes trans, handicapées ou pauvres. C’est une affaire d’être humain vivant en société. Nous sommes tous et toutes dépendants et dépendantes de nombreux systèmes au quotidien pour répondre à nos besoins les plus basiques.
Pour concilier cette réalité de dépendance inévitable avec une idéologie individualiste qui ne peut donc tout simplement pas être réellement mis en place, nous retrouvons à séparer les dépendances normales que nous tâchons de ne pas trop concevoir comme telles et les dépendances anormales dont la seule bonne issue serait qu’elles cessent.
Je suis dépendant d’EDF pour me chauffer, mais personne ne dit que c’est horrible parce que ça fait de moi un client à vie et qu’il serait préférable de mourir que de perdre mon autonomie pareillement, alors qu’on me le dit quand j’ai besoin d’aide pour prendre ma douche.
Une narration complètement fictionnelle se crée alors où l’être humain serait par nature capable d’une indépendance plus ou moins totale et ne rencontrerait jamais de difficultés ou en tout cas aucune dont la solution serait de recevoir de l’aide. Seul·es des anomalies et des accidents pourraient nous amener dans cette situation anormale.
Souvent, cette narration s’accompagne d’une nostalgie pour un passé tout aussi fictionnel où les choses se passaient comme ça avant que notre société moderne ne rende tout le monde fainéant et assisté. Cette narration justifie de vouloir supprimer les avancées récentes, notamment légales et sociales, qui serait la raison pour laquelle nous sommes devenus comme ça.
Plus de sécurité sociale et plus de vaccins qui rendent tout le monde faible au lieu de prendre en charge leur santé eux-mêmes. Plus de mariage gay et plus d’avortement qui font croire à tout le monde qu’être en couple et avoir des rapports sexuels par amour ou pour le plaisir est acceptable au lieu de faire le dur travail d’avoir cinq enfants comme toute bonne famille chrétienne qui se respecte. Plus de RSA, de chômage, de retraite, d’AAH, parce que ne pas avoir d’allocation, c’est une meilleure manière d’organiser la société que de laisser les personnes âgées et handicapées devenir dépendantes et que s’il y a d’autres options, plus personne ne voudra travailler.
Et en faisant cela, on devient aussi capable de pointer du doigt et de culpabiliser toutes les personnes ayant ces dépendances anormales. Les personnes pauvres qui touchent les alloc, les personnes handicapées qui ont besoin de soins, les personnes grosses qui ont besoin que les sièges des transports en commun soient à leur taille, les usagers et usagères de drogue qui ont besoin d’aiguilles propres, les personnes trans qui ont besoin d’hormones, etc.
On peut désormais leur dire : « Les besoins que vous avez ne sont pas bons. Ils vous rendent dépendants. Et il est forcément mieux pour vous et pour les autres de sortir de cette dépendance. Vous devez donc vous passer d’aide et trouver un moyen de vivre sans. Et si vous n’y arrivez toujours pas alors que les autres le font, c’est probablement que vous ne faites pas assez d’efforts. »
Comme dans beaucoup de paniques morales anti-trans et conservatrices en général, l’argument des « patients à vie » se base sur une crainte réelle et sur une violence réelle vécues par les populations au quotidien, mais se refuse d’en nommer la cause.
En l’occurrence, évidemment que lorsque l’on voit tous les jours nos vies dépendre d’un système de santé délabré et privatisé, plus généralement dépendre de notre capacité de production, en sachant que l’on peut-être jeté dans la pauvreté à la seconde où on ne répond plus suffisamment à cette demande, l’idée de déposer encore une fois de plus notre santé et notre sécurité dans les mains d’un système qui n’a pas particulièrement l’air de vouloir notre bien est terrifiante.
Mais, au lieu de nommer ce problème pour ce qu’il est, à savoir le capitalisme en action qui rend les populations dépendantes d’un système qui les exploite, on vend aux gens l’idée que la dépendance telle qu’elle existe sous le capitalisme est la seule dépendance qui soit. Soit tu es dépendant d’un système qui profitera de cette dépendance pour te dépouiller, soit tu es indépendant et tu te débrouilles tout seul.
En réalité, il existe une alternative à ces deux conceptions de la dépendance qui est de reconnaître que la dépendance est inévitable et que malgré ces écueils réels, elle est le fondement de toute relation et de toute société. On ne peut pas s’aimer sans être dépendant. On ne peut pas vivre ensemble sans être dépendant. On ne peut pas céder sans être dépendant. On ne peut pas construire avec d’autres sans être dépendant.
Mais surtout, qui est de reconnaître que la dépendance n’a pas l’obligation d’être cruelle et contrôlante.
On peut être dépendant les uns des autres sans se rejeter à la seconde où cela devient plus facile ou plus rentable. On peut être dépendant les uns des autres sans considérer que les plus dépendants d’entre nous doivent toujours être redevables et accepter les violences qui leur sont infligées parce qu’ils ont déjà bien de la chance qu’on les aide. On peut être dépendant les uns des autres et quand même choisir de ne pas utiliser ce pouvoir pour détruire la vie des gens qui ont besoin de notre aide.
On peut penser une dépendance et une gestion de la dépendance qui n’est pas celle que fabrique le capitalisme.
Évidemment, il est important de penser ça à l’échelle de la société. Nous avons besoin d’une société organisée pour répondre aux besoins de chacun et de chacune sans transformer cela en une opportunité de chantage et de contrôle.
Mais si je dis tout cela ici aujourd’hui, c’est parce que ces questions font partie de celles sur lesquelles nous avons également du pouvoir individuel et immédiat.
Nous n’avons pas besoin d’attendre la révolution anticapitaliste ou de réformer la sécurité sociale pour déjà nous demander de qui nous sommes dépendants, qui est dépendant de nous et comment nous voulons organiser cette dépendance au quotidien.
Ma santé s’est beaucoup dégradée récemment. Je suis devenu beaucoup plus dépendant d’aide humaine pour des gestes du quotidien comme me laver par exemple. Et je peux dire que la manière dont les quelques personnes dont je dépends le plus au quotidien conçoivent le fait de m’aider change ma vie de manière drastique.
Et dans l’autre sens, je vis aussi avec des personnes handicapées. Je fournis moi-même de l’aide humaine. Et la manière dont je conçois la dépendance de mon compagnon à moi par exemple change aussi beaucoup notre relation au quotidien.
Je suis plus heureux et je suis en meilleure santé quand j’accepte que des personnes ai un impact tel sur ma vie que je dépende d’elles et que j’accepte d’avoir un impact tel dans la vie des autres qu’elles dépendent de moi.
Et je suis plus heureux et en meilleure santé quand les personnes autour de moi et moi-même avons des discussions pour de vrais sur cette dépendance, comment nous la vivons, ce qui est important pour nous, ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et comment éviter que cette dépendance nous blesse les uns et les autres.
Je pense qu’il est facile d’être découragé·e politiquement par le fait que les changements sociaux et institutionnels sont longs, compliqués et souvent décevants. Par l’impression que nos actions individuelles n’ont aucun impact et que finalement tout cela n’est juste pas de notre ressort.
Pour une fois, il s’agit d’une question sur laquelle nos choix individuels produisent un vrai changement. Où nous pouvons prendre des décisions qui modèlent nos vies et celles des gens autour de nous.
Je ne veux pas céder à l’individualisme nihiliste ambiant qui me dit que recevoir ou donner de l’aide est forcément la pire chose qui puisse m’arriver.
Je veux que recevoir et donner de l’aide deviennent un acte de construire une communauté ensemble et pas un acte de se contrôler les uns les autres.
Je veux donner de l’aide quand il y en a besoin, même quand je ne recevrai pas en retour de cette personne parce que c’est la bonne chose à faire. Je veux recevoir de l’aide et ne pas culpabiliser même quand je ne peux pas donner en retour parce que c’est la bonne chose à faire.
Alors, quand on me dit que la transition médicale est dangereuse parce qu’elle rend dépendant, je ne réponds pas : « N’importe quoi. Je peux arrêter mon traitement quand je veux. » parce que ce n’est pas vrai. Je réponds que oui, je suis dépendant mais que ce n’est dangereux que dans la mesure où les personnes dont je dépends sont prêtes à me faire du mal. Et dans ce cas, ce n’est pas ma transition qui me blesse. Elle ne fait que me rendre plus vulnérable, et je crois que j’ai le droit de choisir d’être vulnérable plutôt que d’être seul et malheureux.
Apparté : le port du masque comme acte anti-fasciste
Bon. Avant de vous dire au revoir, je peux quand même pas finir cette vidéo sans vous rappeler que si vous avez envie de faire quelque chose de concret et d’utile en direction de cet objectif, il n’est jamais trop tard pour se remettre à porter des masques FFP2 en public.
La raison pour laquelle je n’ai pas pu faire de vidéos depuis plus d’un an est que mon Covid long s’est trop dégradé pour que j’ai la capacité de m’asseoir devant une caméra et parler. J’ai passé la majorité de l’année couché dans mon lit à avoir du mal à juste penser et comme je le disais plus tôt, je suis toujours incapable de me mettre debout ou de me laver les cheveux tout seul.
Et il aurait suffi qu’une seule personne porte un masque efficace un jour pour que cela n’arrive jamais.
Masquer en public sauve directement des vies et vous pouvez le faire à tout moment.
La pandémie de Covid n’est pas finie. Elle continue de tuer et d’handicaper tout le monde et en particulier les personnes marginalisées. Tant que le virus circule, nous sommes tous et toutes dépendants et dépendantes les uns des autres parce que nous respirons le même air et nous pouvons utiliser cette dépendance pour protéger les gens autour de nous au lieu de l’utiliser pour nous rendre malade.
Le premier lieu de résistance contre le fascisme, c’est de refuser de nous entre-tuer même quand le gouvernement nous dit que nous avons le droit et que ce n’est pas grave parce que les morts sont des vieux et des handicapés.
Outro
Sur ce, vous connaissez la chanson. Si vous avez apprécié ce contenu, vous pouvez me soutenir soit sur Patreon où il y a du contenu exclusif et en avant-première dont du contenu gratuit et sur ma boutique où se trouve notamment mon dernier livre : « Les hommes trans sont-ils des salauds comme les autres ? » ou mon dernier stickers de réduction des risques tout à fait à propos. Il y a aussi des zines en téléchargement gratuit.

Si vous avez des questions, des remarques ou des témoignages, n’hésitez pas dans les commentaires. Je les lis tous et j’y réponds quand j’ai quelque chose d’utile à dire. Et si vous n’avez pas de questions, vous pouvez quand même commenter un emoji au hasard ou votre animal préféré, ça aidera l’algorithme.
Sur ce, je vous souhaite une bonne fin de journée et à la prochaine.
Sources & Ressources
- [Vidéo, EN, sous-titré] « Right-Wing Wellness Influencers Want You to Die » par @alexander_avila un esssai vidéo sur le mouvement Make America Healthy Again et sa manipulation des dommages de la privatisation du système de santé pour militer pour une vision individualiste de la santé (et vendre des montres connectées) : https://www.youtube.com/watch?v=N2lh-r7poLo
- [Vidéo, EN, sous-titré] « Who’s Afraid of Gender? (A Guide to Judith Butler) » par @PhilosophyTube un essai vidéo qui adresse entre autre l’enjeu de la transphobie comme motivée par les dommages du capitalisme quand on refuse d’admettre que le problème est le capitalisme : https://www.youtube.com/watch?v=QVilpxowsUQ
- [Vidéo, EN, sous-titré] « You’re Wrong About Birth Rates & Aging Populations » par @PhilosophyTube un essai vidéo qui adresse des enjeux similaire à celui de cette vidéo, mais orienté sur le vieillissement et la dépendance des personnes âgées : https://www.youtube.com/watch?v=AIDnr646tLA
- [Article, FR] « 5 raisons de porter le masque en 2025 😷 » par moi : https://alistairh.fr/5-raisons-de-porter-le-masque/ à la fin il y a aussi diverses ressources pour se renseigner sur le covid, obtenir des masques gratuitement, etc.
- [Article, FR] « Stérilisation forcée : des pratiques controversées en Europe » par Clotilde Costil : https://informations.handicap.fr/a-sterilisation-forcee-pratiques-controversees-en-europe-33635.php
- [Article, FR] « La stérilisaiton forcée des personnes handicapées dans l’Union Européenne » rapport du European Disability Forum de 2022 : https://fdfa.fr/wp-content/uploads/2022/09/sterilisation-forcee-rapport-2022.pdf
- [Artice, EN] « Impact of Exogenous Testosterone on Reproduction in Transgender Men » par Moravec et al. : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7046016/
- [Vidéo, EN, sous-titré] « Changing traditional recipes for the era of tiny households » par @aragusea sur les changement des habitudes de cuisine par foyer : https://www.youtube.com/watch?v=tm0-LNHfzHA
- [Vidéo, FR, sous-titré ou Article, FR] « Pourquoi l’état devrait-il payer pour nos transitions ? » ma vidéo sur l’autonomie corporelle et notre interdépendance dans celle-ci : https://www.youtube.com/watch?v=cPLwGR6cCXI ou https://alistairh.fr/autonomie-corporelle/
- [Vidéo, EN, sous-titre auto] « Paralysis recovery » de @ParaTara qui interview des personnes paralysées sur leur symptôme le plus handicapant : https://www.youtube.com/shorts/yOXB7LWIDls
- [Articles, FR] La fiche de l’androtardyl sur la bas de données publiques des médicaments, qui montre qu’elle a été mise sur le marché en 1996 : https://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr/medicament/68178899/extrait alors que le générique de DESMA n’arrive qu’en 2024 : https://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr/medicament/63066273/extrait
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